Veillée de Noël
23:00| | Prédications | Emmanuel Rolland et Sandrine Landeau

Veillée de Noël

Que faisons-nous ici, ce soir, dans cette celle cathédrale ? Nous fêtons Noël. Certes, mais qu’est-ce à dire ? D’abord que nous faisons mémoire de la naissance de Jésus, celui en qui Dieu s’est manifesté aux femmes et aux hommes comme l’Emmanuel, Dieu-avec-nous.

Nous nous inscrivons aussi dans une certaine tradition, en nous rassemblant pour écouter ces textes et ces chants anciens, transmis par les générations de croyants et de croyantes qui nous ont précédées.

Mais nous faisons encore autre chose : nous célébrons la venue de Dieu dans nos vies aujourd’hui. Oui, aujourd’hui, dans nos vies. Une façon d’en prendre conscience est de s’identifier à un élément particulier du texte du récit, et je vous propose ce soir de nous arrêter un moment sur l’auberge, cette fameuse auberge qui est trop remplie pour accueillir d’autres voyageurs.

Je ne sais pas pour vous, mais le mois de décembre a été – comme chaque année – un véritable tourbillon. Ça commence avec les festivités de l’escalade, et ça se poursuit avec l’organisation des fêtes de Noël. Il faut se mettre d’accord sur où, quand, avec qui, avec quel menu, sans oublier la recherche du cadeau adapté pour chacune et chacun. Et sans cesser non plus la vie « normale » : conjoint, enfants, parents, amis, travail. Bref, quand j’ai préparé ce message, je me sentais un peu comme cette hôtellerie, qui n’a plus de place pour accueillir l’essentiel. Bien des choses peuvent prendre de la place, dans ma vie comme dans la vôtre : des soucis pour un proche, pour l’avenir, la douleur physique, ou même l’absence et la solitude, occupent presque tout l’espace de nos vies. Oui, les chambres et la salle commune des auberges que sont nos vies sont bien vite occupées, voire encombrées, par des personnes et des préoccupations qui ont toutes une bonne raison d’être là, qu’il est légitime d’héberger. Et c’est finalement assez souvent, voire très souvent, que nous n’avons plus de place pour accueillir ce Dieu qui veut naître dans nos vies…

Face à ce trop plein, on ne sait pas quelle est l’attitude du propriétaire de l’auberge, et chacun, chacune, peut avoir la sienne, en fonction de son histoire et des circonstances. On peut se sentir coupable de ne pas réussir à faire assez de place pour la spiritualité dans notre vie, alors on s’auto-flagelle, on se jure de lire chaque jour une page de la Bible, ou de faire une prière chaque matin, ou de prendre un temps de silence et de méditation chaque soir. Et puis on le fait… quelques jours ou quelques semaines, et puis de nouveau on arrête pour y ou x bonne raison, et on se dit qu’on est vraiment trop nul, on se culpabilise encore plus. On peut aussi être indifférent.e : pas de place pour Dieu, pour la spiritualité, tant pis, il y a bien d’autres choses dans la vie ! Passez votre chemin cher Dieu, vous trouverez certainement un peu plus loin de la place, bonne route ! Ou bien on est très content comme ça : si ma vie est pleine à craquer de gens et de choses, je me sens en sécurité, je ne risque pas de ressentir le manque. Alors comprenez bien, cher Dieu, que ce n’est pas que je ne veux pas, mais j’ai trop peur de faire de la place, de faire sortir de ma vie quelque chose qui pourrait peut-être encore servir. Ou bien encore on est en colère, contre soi de ne pas arriver à mettre un peu d’ordre et d’espace dans ce qui occupe nos vies, contre les autres qui viennent exiger encore un peu de temps, encore un peu d’attention.

Que ce soit l’une de ces attitudes, ou une autre encore, quoiqu’il en soit, la bonne nouvelle pour toutes les hôtelleries, toutes les auberges que sont nos vies, c’est que cela n’empêche pas Dieu d’y venir ! Avez-vous remarqué qu’il n’y a pas de punition, pas de menace pour cette auberge qui n’a plus de place pour accueillir l’enfant Jésus qui doit naître ?

Ou plutôt cette auberge qui croit qu’elle n’a plus de place ! Car en fait, il y a l’étable, un endroit qu’on ne propose pas à un hôte de marque, un endroit dans lequel on loge les animaux, un endroit sombre, comme le sont certains de nos souvenirs, un endroit pas forcément très propre, avec une odeur qui peut rebuter, comme certaines de nos blessures mal soignées, un endroit qui sert aussi de débarras pour toutes ces choses qu’on ne veut pas exposer à tous les regards, les choses cassées, ces choses qui viennent d’époques peu glorieuses de notre vie, ces choses qu’on a héritées du passé et dont on n’arrive pas à se débarrasser.

Rien de très confortable ni de très reluisant donc, rien qui soit « digne de Dieu », rien qu’on n’oserait lui proposer si on savait que c’était lui. Rien qui n’arrive ne serait-ce qu’à la cheville du temple de Jérusalem ou de nos églises et cathédrales. Mais Dieu ne se soucie pas de cela : il ne retourne pas dans le magnifique temple de Jérusalem, il ne cherche pas une autre vie que la nôtre, telle qu’elle est ici et maintenant, pour y naître. Et même il ne cherche pas la partie la plus belle de notre vie pour nous rendre visite, il loge dans l’étable.

Les temples, les églises, sont des outils bien utiles : ils nous offrent calme, beauté, espace, vie communautaire. Mais ils ne renferment pas Dieu ! Si les temples sont détruits, si les cathédrales brûlent, c’est certes la perte d’un pan d’histoire, d’un témoignage architectural de la foi de celles et ceux qui nous ont précédés, mais ce n’est pas un obstacle à la présence de Dieu parmi nous ! Dieu n’est pas dans les temples ou les églises, il est dans le tout-petit enfant qui naît dans l’étable d’une auberge qui n’a plus de place meilleure à lui offrir. De même avoir une vie bien remplie, une belle vie, est une chance, un cadeau magnifique, mais si tout cela devait vaciller, ou bien si nous n’avons tout simplement pas cette chance, ça ne serait pas un obstacle à la présence de Dieu à nos côtés, et encore moins le signe d’une punition de sa part.

Car c’est précisément là, dans cet endroit de nos vies que nous préférerions peut-être oublier, cacher à nous-mêmes, aux autres et à Dieu, dans cette chaleur animale, dans cette obscurité, dans cet encombrement, oui, c’est précisément là que Dieu veut venir apporter sa vie et sa lumière. C’est à ce moment-là, qui n’est pas le bon puisque nous n’avons pas eu le temps de préparer la place pour lui, qu’il vient au jour. Il se peut que ce soit éprouvant, comme un accouchement peut l’être. Il se peut aussi que nous n’en ayons pas vraiment conscience. Il se peut que nous ayons besoin de bergers éclairés par un messager de Dieu pour voir ce qui est en train de se passer dans l’étable de notre vie. Ce ne sont pas des prêtres hier, ce ne sont pas forcément des pasteurs aujourd’hui, qui viennent dire à Joseph et Marie que leur fils est le sauveur, le christ, le seigneur. Ce sont des bergers, des gens qui vivent aux marges du religieux.

Mais même si nous ne savons pas tout à fait ce qui est en train de se passer, l’enfant est là, dans cette étable de notre vie. Il ne la transforme pas d’un coup de baguette magique en un lieu splendide, mais en ouvrant les yeux sur elle, il lui donne un nouveau sens : dans la litière douteuse, il voit la trace d’une blessure à soigner pour qu’elle cicatrise, dans les choses cassées, il voit les traces de projets, d’espoirs et d’erreurs, dans les animaux, il voit les élans de vie qui nous traversent. Là où il y avait la honte, la peur, la souffrance, il met la dignité, la confiance, l’apaisement. Le regard de cet enfant est un regard qui fait la lumière et la vérité, un regard qui aime, un regard qui fait toute chose nouvelle, et qui nous appelle à changer le nôtre. De cette pauvre étable, misérable, isolée, l’enfant fait un foyer, un lieu de vie et d’amour. Ce miracle se produit dans chacune de vos vies, dans chacune de nos vies : Dieu vient et il dit à chacun, à chacune « tu as du prix à mes yeux car je t’aime »,

C’est cela la Bonne Nouvelle de Noël : même si nous n’avons pas de place pour lui dans notre vie, Dieu vient quand même nous offrir la sienne, précisément là où nous en avons à la fois le plus besoin et le plus peur ! Même quand nous lui fermons la porte, même quand nous nous croyons très loin de lui, Christ est là, dans chacune de nos vies. Nous est alors posée la question : Comment prenons-nous le temps de voir ce qui se passe en nous, avec l’aide des bergers qui nous sont envoyés ? Que faisons-nous de cette présence offerte, de cette force qui nous est donnée par le regard de l’enfant ? Bien sûr que nous ne sommes pas parfait.e.s, bien sûr que nous ferons encore des erreurs, que nous nous tromperons encore de chemin, bien sûr qu’il nous arrivera encore de souffrir. A quelques jours du 1er de l’an, il ne s’agit pas tellement de prendre un tas de bonnes résolutions pour éviter tout cela, mais de réfléchir à la manière dont nous pourrons croiser le regard de l’enfant né dans nos étables et ainsi revenir de ces erreurs, de ces souffrances vers la vie.

Dieu est dans le regard de cet enfant qui vient visiter nos vies et qui nous dit « va, avec la force que tu as, elle est là, en toi ». Non pas la force de n’avoir jamais eu peur, mais la force d’avoir été pris par la main pour traverser cette peur ; non pas la force de n’avoir jamais succombé à l’envie ou à la haine, mais la force d’avoir dépassé cette envie et cette haine ; non pas la force de n’avoir jamais souffert, mais celle d’avoir laissé un autre visiter cette souffrance ; non pas la force de n’avoir besoin de personne, mais la force d’avoir su saisir une main tendue, un regard aimant, la force de se savoir dépendant. Cette force, c’est la puissance insoupçonnée de ce qui est fragile, de ce qui est vivant. Notre monde ne manque pas de défis où exercer cette force. Où allez-vous exercer la vôtre ?

Quel que soit votre chemin, la force de son amour vous accompagne pour ces fêtes de Noël et pour chaque jour de votre vie, elle fait de vous la lumière du monde !

Amen.

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