10:00| | Prédications | Emmanuel Fuchs

Matthieu 6, 5-14

Audio culte du 3 mars 2019

N’y a-t-il rien de plus beau que la prière du « Notre Père » ? Elle nous unit avec les chrétiens de tous les temps et de tous les lieux. Touchant de penser que nos arrière-arrière arrière grands parents que nous n’avons pas connus la priait avec les mêmes mots. On peut ainsi remonter la chaîne des croyants jusqu’à Jésus lui-même !
Mais en même temps, on peut questionner cette prière mille fois ressassée et souvent prononcée par automatisme sans même que l’on prenne garde aux mots qu’on prononce. Sommes-nous toujours présents, conscients des intentions que nous formulons lorsque nous nous associons au « Notre Père » ?

Cette dialectique, cette problématique entre la beauté d’une prière qui nous associe au peuple des croyants et le risque de lui faire perdre toute saveur en l’ânonnant quasi mécaniquement travaille déjà Luther.

Luther on le sent tiraillé avec cette prière, car Luther a été moine et il aime cette piété intérieure qui repose sur la prière. Il veut continuer de donner une importance primordiale à la prière. Il sait bien que la répétition permet aussi une forme d’intériorisation, de mise en disponibilité d’esprit ; mais en même temps Luther, en Réformateur qu’il est, voit bien les dérives que peut prendre la pratique religieuse lorsqu’elle devient contrainte et machinale.

Luther va devoir trouver un chemin entre un encouragement à beaucoup prier et une critique virulente d’une piété quasi superstitieuse qui ne repose pas sur une démarche de foi intérieure.

C’est pourquoi Luther avant même de commenter le Notre Père phrase par phrase va préciser dans son introduction comment nous devons prier et quels mots nous pouvons employer.

Frères et sœurs, relire le commentaire de Luther sur le « Notre Père » c’est s’attaquer à un chef d’œuvre de la théologie protestante qui n’a rien perdu de sa force et de sa pertinence.

En 1517, Luther prêche sur le Notre Père et son disciple « Agricola » va publier ses textes, sans l’autorisation de Luther, ce qui aura le goût de contrarier Luther « Il ne faudrait pas qu’on laisse errer à la campagne ma prédication », écrit-il. Il va donc s’atteler à en rédiger un commentaire qui sera publié en 1519 sous le titre «  Explication du Notre Père en langue allemande, à l’usage des simples laïcs » et qui connaîtra immédiatement un grand succès au point que ses adversaires vont l’accuser de briser la piété populaire. Le Duc George de Saxe écrira : « on n’ose plus égrainer son rosaire machinalement ». On est au cœur des débats de la Réforme, qui changent non seulement les paradigmes théologiques, mais la vie quotidienne de tout un chacun.

D’entrée, Luther replace la prière du Notre Père dans son contexte qui est celui de la controverse entre Jésus et les Pharisiens sur la manière de prier et très vite Luther va associer les Pharisiens et leur manière de prier aux prélats catholiques qui semblent insister davantage sur la quantité que sur la qualité de la prière. « Moins il y a de paroles, meilleure est la prière, plus il y a de paroles, pire est la prière » martèle-t-il d’entrée en écho à la parole de Jésus « quand vous priez ne rabâchez pas comme des païens ; ils s’imaginent que c’est à force de paroles qu’ils se feront exaucer ».

On l’a compris pour Luther la quantité ne compte pas, mais en même temps placer la prière au cœur de son existence est important ; il distingue alors la prière sincère du radotage. La prière sincère c’est celle qui est dite en esprit et en vérité selon Jean 4, 24.

« La prière feinte et corporelle, c’est marmotter et babiller extérieurement de la bouche sans aucune attention …la prière sincère et spirituelle, c’est désirer, soupirer et demander intérieurement du fond cœur. La première fait les hypocrites et les esprits pleins d’une fausse sécurité. La seconde fait les saints et les enfants de Dieu, remplis de crainte. »

Mais Luther ne veut pas pour autant balayer la prière répétitive, la prière du dévot comme il l’appelle, car elle peut stimuler « l’âme à méditer ». La prière extérieure doit devenir intime, intérieure.

Ceci posé, Luther revient sur la particularité de la prière du Notre Père par rapport à toutes les autres prières que l’on peut ressasser. « Puisque cette prière tient son origine de notre Seigneur, elle sera sans aucun doute la prière la plus haute, la plus noble et la meilleure » Et il insiste : « C’est pourquoi c’est une erreur de vouloir assimiler d’autres prières à celle-ci … dans la seule intention que Dieu nous accorde santé et longue vie, biens et honneurs ou encore pour obtenir indulgence ». . « Et mieux vaudrait que tu dises un seul Notre Père en y mettant le désir de ton cœur…plutôt que d’acquérir l’indulgence attachée à toutes les prières. » On voit bien le front auquel s’attaque Luther, celle d’une piété, d’une religiosité sans la foi et d’une pratique éloignée des Ecritures. Tout son combat, toute la Réforme dans ces quelques lignes…

Son introduction ainsi posée, il peut commencer son commentaire phrase par phrase, mot par mot.

« Notre Père qui es aux cieux » … six mots donc ! Sur ces six mots, laissons de côté « qui et « aux ». Il en reste donc quatre. Sur ces quatre un est toujours écrit faux et ça n’a pas manqué ….même sur notre papillon ! « Es » E.S et non pas E.S.T, car l’on s’adresse à Dieu directement. C’est une prière et non une pensée et l’on s’adresse à Dieu directement en le tutoyant. Luther va s’intéresser en détail aux trois mots restants « Notre », « Père » et « cieux ».

Important pour Luther que nous nous adressions à Dieu comme à un Père et non pas comme à un Juge ou à un Seigneur « Parmi tous les noms, il n’en est pas un qui nous habilite plus envers Dieu que celui de Père ; c’est une parole très amicale, très douce, très profonde qui vient du cœur ». Cela l’incite à nous écouter et nous à nous reconnaître comme ses enfants. Luther souligne aussi l’importance du « nous » « il  veut qu’entre nous nous soyons des frères ». Luther insiste sur cette double dimension de la prière à la fois personnelle et communautaire.

Ce Père nous connaît et nous comprend, il voit la réalité de notre vie, ce qui se traduit dans les termes de Luther par la compréhension que Dieu a de notre « misère ». La mention de Dieu qui est « aux cieux » est là précisément pour souligner la différence ontologique qu’il y a entre Dieu et les humains. « Les cieux » ne veut pas dire que Dieu est lointain, mais qu’il est à même d’exercer sa miséricorde. « Quiconque prie de cette manière, est devant Dieu le cœur droit et élevé, et est habile à implorer et à émouvoir la miséricorde divine ».

Prier le Notre Père devient alors un acte de confiance. Nous pouvons en toute confiance nous remettre à la miséricorde divine, à sa seule grâce qui peut ainsi nous élever à lui.

A travers son commentaire du Notre Père, Luther développe sa théologie de la grâce seule (sola gratia) et de sa critique virulente des œuvres, c’est-à-dire de tout ce que nous croyons devoir faire pour être en règle avec Dieu. Nous ne pourrons l’être que par la miséricorde de Dieu. Dire le Notre Père, c’est avouer notre impuissance à nous rendre dignes de Dieu et s’en remettre à son seul amour. Pour Luther plus que la bouche c’est le cœur qui doit parler.

Ecoutons Luther critiquer la religiosité de son temps. « C’est ainsi qu’on trouve également un certain nombre de prêtres et d’ecclésiastiques qui débitent superficiellement leurs heures, sans aucun désir intérieur ; ils osent déclarer ensuite sans vergogne : "allons je suis bien content à présent ; j’ai payé mon écot à notre Seigneur" ; et s’imaginent qu’ainsi ils ont donné satisfaction à Dieu. Mais quant à moi je dis et je concède que, sans doute, tu satisfais au commandement de l’Eglise ; cependant Dieu te dira : Ce peuple m’honore de la bouche, mais leur cœur est éloigné de moi. … Et ainsi  ce sont ceux qui paraissent prier le plus qui prient le moins et inversement ceux qui paraissent prier le moins qui prient le plusNul ne sera exaucé en parlant beaucoup ».

A ceux de son temps qui, à l’écoute de Luc 18, 1 et l’incitation de Jésus à prier constamment, justifient cette prière répétitive, Luther rétorque qu’il ne faut pas confondre le fait de prier beaucoup, de donner de l’importance à la prière dans sa vie pour s’élever vers Dieu et le fait comme il l’écrit de « sans cesse tourner des pages »  comme on égraine un chapelet. Comme exemple de l’absurde, il cite alors la secte des Messaliens qui au 4ème siècle priait nuit et jour jusqu’à la folie.

Ce qui importe pour Luther et il le souligne tout particulièrement car avec la répétition du Notre Père le risque de dérive est grand, c’est que la prière soit vécue comme une élévation des sentiments ou du cœur vers Dieu. Il n’y va pas par quatre chemins quand il insiste en disant : « chants, discours, jeu d’orgue, quand l’élévation du cœur n’y est pas, sont une prière au même titre que les larves dans les jardins sont des êtres humains. L’essence n’y est pas, seuls y sont au contraire, l’apparence et le nom ».

Ce qui est frappant à la lecture de ce commentaire et j’aurais pu citer encore de nombreux passages tant Luther insiste sur cet élément, c’est ce dilemme qu’a Luther de tout à la fois encourager à prier et à prier beaucoup et à répéter le Notre Père comme un chemin d’élévation vers le Père tout en critiquant avec la plus grande virulence la pratique commune qui visait à « dire ses prières » de manière répétée et machinale. Pour Luther il s’agit de se démarquer de la religiosité de son temps tout en encourageant une spiritualité profonde, une élévation du cœur qui précisément peut s’appuyer sur la prière même du Seigneur. Le chemin pour Luther est étroit mais le défi est de taille. On peut mesurer à la lecture de son commentaire combien le contexte et les débats théologiques ont pesé et l’ont influencé.

Aujourd’hui notre contexte est différent, le front n’est clairement plus celui de critiquer une prière mécanique, quoique… Le défi me semble bien celui de redonner le goût de la prière, de redonner la place dans notre vie occupée et bruyante à la prière. Notre Eglise a dû reste inscrit comme priorité des priorités de sa mission de redonner la place centrale à la prière. Il y aurait beaucoup à dire sur cette intention, tant la prière peut être diverse et variée. Mais je crois que l’intention de notre Eglise en replaçant la prière au centre, c’est de s’inscrire précisément à la suite de Luther en comprenant la prière non pas tant comme une demande, mais comme une écoute, comme la chance qui nous est donnée en nous inscrivant dans les paroles même du Christ, d’être en communion, en communion les uns avec les autres, en communion avec Dieu. La prière non pas d’abord comme obligation ou répétition, mais comme élévation du cœur dans ce face à face avec Dieu non pour lui demander quoique ce soit, mais parce que nous avons la confiance d’avoir déjà tout reçu.

Amen

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