10:00| | Prédications | Emmanuel Fuchs

Matthieu 3, 1-12 ; Esaïe
11, 10

Ces textes on les connait, chaque année ils reviennent. L’encouragement de Jean Baptiste à préparer un chemin pour le Seigneur, les prophéties d’Esaïe… Et c’est important qu’il y ait un certain rituel dans les textes même que nous lisons dans cette période de l’Avent et de Noël, une tradition au bon sens du terme. Mais ces textes bibliques, même les plus connus, nous réservent toujours des surprises.

Ainsi en relisant cette annonce de Jean Baptiste, ce qui m’a le plus frappé cette année, c’est cet appel à la conversion. « Convertissez-vous, le Règne de Dieu s’est approché … » et plus loin encore : « produisez du fruit qui témoigne de votre conversion ».

Aujourd’hui parler de conversion fait souvent peur ou est associé à des parcours assez radicaux ; combien d’articles ou d’émissions ne se sont-ils pas intéressés aux personnes converties à l’Islam ; se convertir, si cela veut dire changer de religion n’est jamais anodin. Cela témoigne d’un parcours un peu particulier, voire extraordinaire. On le voit déjà dans les histoires bibliques, si l’on pense à l’apôtre Paul, qui se décrit lui-même comme « zélé pour le Seigneur » qui a été littéralement retourné par sa conversion et qui a gardé ce caractère entier, voire impétueux.  

Pendant des siècles dans nos contrées, nous ne parlions finalement pas tellement de conversion. Nous n’avions pas besoin d’être convertis puisque nous sommes pour la plupart d’entre nous du moins nés dans un environnement chrétien. Nous n’avons pas choisi notre religion ; nous en avons hérité et il n’y avait qu’à suivre le mouvement. A la rigueur nous parlions de conversion pour ceux et celles qui décidaient de changer de confession : passer du protestantisme au catholicisme ou inversement. Ce qui n’était déjà pas simple ou a souvent occasionné des blessures ou des traumatismes dans les familles car il y avait derrière comme le soupçon d’une trahison.

Aujourd’hui, il me semble que la donne a changé, d’abord parce que les frontières entre les confessions (notamment dans notre environnement genevois) catholiques et protestantes sont moins infranchissables, moins définies et que les personnes ne se sentent plus heureusement obligées de renier leur appartenance première pour se sentir à l’aise au sein d’une communauté ou pour vivre une relation conjugale. Mais la donne a changé aussi parce que nous ne sommes plus autant qu’avant dans un environnement que l’on peut simplement qualifier de chrétien.

Si je prends l’exemple d’un groupe de catéchumènes, excusez-moi de souvent les mentionner, mais je trouve leur parcours souvent très révélateur de ce que nous-mêmes avons à affronter, dans un groupe de catéchumènes, la plupart des jeunes ont la conscience de faire partie de la famille chrétienne au sens très large. Ils ne sont pas Juifs, pas musulmans, leur famille a une histoire d’appartenance souvent complexe, mélangée entre protestants, catholiques et agnostiques. Leur parcours de deux ans que nous leur proposons est alors à penser non pas tant comme le moyen de confirmer une appartenance affirmée, l’héritage reçu dans lequel ils baigneraient que comme un chemin de découverte de la foi chrétienne, ou pour le dire autrement, avec les mots de Jean Baptiste : un chemin de conversion proprement dit.

Se convertir, c’est changer littéralement de direction, changer de regard (metanoia en grec) et c’est précisément ce que nous leur proposons, mais comme nous le faisons aussi régulièrement, notamment à l’occasion de services funèbres où nous sommes face une assemblée qui a perdu tout lien avec l’Evangile, à savoir changer de regard, changer sa perception des choses. Il faut bien mesurer que nous ne sommes jamais face à une page blanche, un terrain vierge ; chacun, chacune a ses représentations, son imaginaire religieux, même les agnostiques. Nous avons comme mission, de berger, de pasteur, d’accompagner ceux et celles qui nous sont confiés à changer de regard sur leur imaginaire religieux pour leur faire découvrir ou redécouvrir en eux cette présence de Dieu. Il s’agit non pas dire ce que les gens doivent croire, mais de les aider à trouver le chemin qui les mènera à découvrir cette douce présence de Dieu en eux.

Aujourd’hui, je le crois, toute démarche de foi doit être une démarche de conversion, non pas pour changer de religion, mais pour changer de regard et découvrir quelque chose qui s’apparente à une forme de nouvelle identité. Un chemin de foi, un chemin de conversion nous amène forcement à repenser notre être profond, à découvrir Dieu autrement et à penser notre relation aux autres et à Dieu différemment.

Si vous êtes là ce matin un peu par hasard ou pour la première fois, peut-être avez-vous de la chance en fait car votre regard sera plus neuf que le nôtre. Nous qui venons au culte régulièrement, peut-être avons-nous un peu oublié l’urgence de la conversion à laquelle Jean Baptiste nous invite. Car finalement cela pourrait surprendre que Jean Baptiste demande à son auditoire de se convertir. Il devait avoir devant lui un aéropage de personnes bien croyantes et bien pratiquantes. Et précisément peut-être que plus nous sommes croyants, plus nous avons de fait le besoin de nous convertir afin de ne pas nous assoupir spirituellement.

Car c’est vrai qu’après 2000 que nous fêtons Noël et l’arrivée du « petit Jésus dans la crèche », nous avons peut-être un peu perdu le caractère extrêmement nouveau et révolutionnaire de cette venue du Fils de Dieu en la personne d’un enfant nouveau-né.

Jean-Baptiste annonce sa venue comme un changement radical. A nous d’en mesurer dans notre contexte à nouveau le caractère novateur, radicalement nouveau dans la manière de comprendre Dieu et notre relation à lui. Jean s’inscrit à la suite des prophètes et cite Esaïe. Il s’agit d’élever les vallées enclavées, d’abaisser collines et montagnes. En fait ce que Matthieu nous invite à faire à travers les paroles de Jean, c’est à élargir notre horizon pour voir plus loin, au-delà de ce que nous avons coutume de concevoir ou regarder. Ce chemin de la rencontre qui va dans les deux sens : ce Dieu qui vient à nous et nous qui cherchons sa présence, nous devons constamment le préparer, l’entretenir, le dégager des ronces et de tout ce qui limite notre horizon.

Dès le début de l’Evangile Jean annonce que ce Dieu qui vient est un Dieu qui créé des brèches. Comme le public de Jean va apprendre à ses dépens qu’il ne peut pas revendiquer une identité, une tradition, une fidélité à la Loi pour hériter naturellement de cette alliance avec Dieu, de même nous non plus ne pouvons arguer du fait que nous sommes membres de l’Eglise, protestants ou catholiques depuis des générations…

Nous sommes appelés, que nous soyons des habitués du culte ou des nouveaux-venus, à la conversion,  c’est-à-dire à rechercher ce face à face foudroyant avec Dieu qui change la vie. Jean le dit : « de ces pierres, Dieu peut susciter des enfants à Abraham… » Le Christ ne vient pas démolir, mais déconstruire, déconstruire nos schémas de pensée, notre manière d’être en lien avec Dieu. Il annule les généalogies et les privilèges. Il efface les identités ou plutôt les étiquettes collées à la naissance qui nous dispensent de partir à la recherche de cette nouvelle identité devant Dieu.

Dire que de ces pierres peuvent naître des enfants à Abraham, c’est faire le pari de la foi, celui qui veut croire que le souffle peut animer jusqu’aux matières les plus inertes, jusqu’au fond de notre cœur.

Jean nous le rappelle : Dieu ne cesse de venir à notre rencontre, nous retrouver, là au cœur de notre vie. Dieu n’est jamais statique ou enfermé dans je ne sais quel lieu, tradition ou théologie. Il est toujours en mouvement, car il est le Dieu de la rencontre. Depuis la venue du Christ, nous le savons : tout est donné ; nous n’avons qu’à recevoir ; mais ces instants de grâces où nous pouvons ressentir cette proximité aimante de Dieu sont fugaces. Impossible, comme l’eau qui coule de la source, de retenir entre nos mains cette présence de Dieu ; elle nous traverse, elle nous transforme, c’est un trésor qu’il faut accepter constamment de perdre pour mieux le recevoir à nouveau dans toute sa fraicheur et sa radicalité constamment renouvelée.

Noël est ainsi comme cette piqure de rappel dans l’année que nous ne pouvons jamais nous assoupir ou vivre sur notre acquis, fut-il spirituel. Le face à face avec Dieu auquel nous sommes invités est offert à toutes et à tous, sans privilège, sans droit d’ancienneté, à chacune et à chacun à se préparer pour la rencontre, à nous de nous convertir, de changer notre regard, d’élargir notre horizon alors des pierres de notre vie pourront naître des torrents de vie.

Amen

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