10:00| | Prédications | Emmanuel Fuchs

Malachie 3, 1-4 ; Luc
2, 22-40

Malachie 3, 1-4 ; Luc 2, 22-40            Dimanche 2 février 2020              Saint-Pierre

Quel beau personnage que ce personnage de Siméon, ce vieillard plein de foi et de sagesse qui reconnait dans le nouveau-né qui se présente au Temple la figure du Messie qu’il a attendu, espéré toute sa vie. Il fait en quelque sorte le lien entre toute l’histoire d’Israël et la venue du Christ ; comme dernier prophète attaché aux temps anciens, il annonce l’accomplissement d’un temps nouveau.

Et ce moment charnière, cet entre deux on le voit bien aussi avec l’attitude de Marie et Joseph qui s’inscrivent encore pleinement dans la tradition qu’ils respectent en tous points. Intéressant de noter au passage que le texte parle à propos de Marie et de Joseph des « parents » de Jésus, une mention qui va déranger plus tard et qui sera remplacée dans d’autres manuscrits afin que seul Dieu puisse être compris comme le Père de Jésus !

Les parents se présentent donc au Temple pour des obligations rituelles qui concernent tant l’enfant que la mère après l’accouchement. « Un couple de tourterelles ou deux petits pigeons » c’est l’offrande des pauvres qu’il faut apporter pour la purification de la mère selon Lévitique 12.8.  En bons croyants, en homme et femme respectueux de la Loi et de la tradition, Marie et Joseph apportent donc leur offrande. Ils font tout juste et ils en ressentent le besoin peut-être d’autant plus que la naissance particulière s’est déroulée dans un cadre non conforme à la Loi. Et même si la naissance de leur enfant, selon le récit de la nativité, qui précède directement notre texte du jour, a déjà pu aider les parents à mesurer le caractère exceptionnel de cette naissance, les parents peinent encore à en mesurer la portée. Ils pensent encore pouvoir vivre la vie tranquille de croyants ordinaires observant la Loi. Or voilà que ce vieillard vient déranger leur tentative de vivre une vie tranquille, ordinaire, en règle, une vie où l’on a fait ce qu’il faut.

Sans porter aucun jugement, cela m’a fait penser à ces personnes que je rencontre qui me dise parfois « avoir fait ce qu’il faut », c’est-à-dire s’être mariés l’Eglise, avoir baptisé les enfants, les avoir envoyés au catéchisme et venir au culte à Pâques… Voilà Marie et Joseph vouloir eux aussi faire ce qu’il faut et s’entendre dire par ce vieil homme plein de sagesse que ça ne va pas être si simple. En effet ce serait bien simple s’il suffisait d’une paire de tourterelles pour être en règle, pour être dans une juste relation avec Dieu, pour éviter tout malheur. Les parents, ils obéissent à la Loi et voilà que Siméon, lui, est touché par la grâce. Arrivé en fin de vie, il annonce la vie, le relèvement, la résurrection. Siméon et Anne sont là comme pour dire aux jeunes parents que cette histoire étonnante commencée la nuit de Noël porte déjà du fruit inattendu, car ce que voit Siméon dans cet enfant nouveau-né c’est l’accomplissement des promesses tant attendues.

Ce moment Siméon l’a attendu toute sa vie sans savoir s’il adviendrait un jour. Siméon, pourtant l’exemple même du croyant fidèle à la Loi, qui lui aussi a cherché à « faire tout juste » à « être en règle » a d’abord vécu sa relation à Dieu, sa foi non pas tant comme un catalogue de règles ou de rites à accomplir mais bien davantage comme une attente fondamentale, un manque viscéral qu’il n’a jamais réussi à combler malgré toute sa pratique et sa présence assidue au Temple. Anne le rejoint dans cette attente. On pourrait dire que Siméon a marché dans l’obéissance, Anne dans la persévérance, mais que tous deux ont d’abord été mus par la certitude d’une espérance.

L’espérance c’est à la fois une réalité qui nous fait vivre au présent. L’espérance ne nous projette pas seulement dans une vague attente d’un demain qui sera meilleur. L’espérance est un puissant moteur de transformation du présent déjà, mais l’espérance pour rester de l’espérance (et donc ce moteur, cette force qui nous pousse en avant avec confiance) ne doit jamais être véritablement comblée, pleinement assouvie sinon elle perd sa substance de vie elle-même. C’est dans le fait même que l’espérance n’est jamais véritablement comblée qu’elle n’est pas vaine.

En ce sens Siméon est un exemple de croyant qui a maintenu toute sa vie en attente, en appétit. Dans les récits mythologiques on retrouve fréquemment cette image de la personne âgée qui attend le retour d’un être aimé. On peut penser aux deux vieux serviteurs d’Ulysse qui attendent le retour de leur maître ou dans l’Ancien Testament le vieux Jacob qui peut enfin revoir son fils Joseph. Mais ici Siméon n’accueille ni son Maître, ni son Fils mais le Messie. Luc joue clairement sur cet arrière-fond connu pour annoncer cette grande nouveauté, ces temps nouveaux, cet accomplissement.

Arrêtons-nous un instant sur cette notion d’accomplissement. Jusqu’à Siméon l’accomplissement ou pour le dire autrement le salut, ce sentiment de plénitude, de proximité, d’intimité avec Dieu ne pouvait se vivre que dans l’obéissance stricte des rites et des règles ; or voilà que Siméon vient complètement casser les codes. Siméon bien qu’en attente, en espérance est surpris par l’inattendu, au cœur du rite, dans le temple même, c’est la surprise qui prévaut.

Et Siméon comprend enfin que ce qu’il a fait peut-être de plus juste dans sa vie, de plus signifiant, de plus porteur, c’est d’attendre, de demeurer en état de veille. Et c’est seulement aux portes de la mort, au moment de s’en aller que son attente semble enfin comblée.

Et j’aimerais aujourd’hui mettre devant vous en parallèle l’histoire de Siméon et celle du jeune homme riche. Vous savez le jeune homme riche, c’est cet homme qui va au-devant de Jésus pour savoir ce qu’il doit faire encore en plus de ce qu’il a déjà accompli pour recevoir la vie éternelle, c’est-à-dire vivre une vie accomplie, lui qui a le sentiment d’avoir déjà tout fait juste. Il répond du reste à Jésus : « tout cela [c’est-à-dire l’accomplissement strict de toute la Loi] je l’ai observé dès ma jeunesse ». A la différence de Siméon cet homme est encore jeune, mais à la différence de Siméon, cet homme a l’impression d’avoir déjà tout accompli, d’être arrivé au bout de ce qu’il pouvait faire pour être en lien, en relation avec Dieu. A cet homme à la vie bien remplie, trop remplie, Jésus va répondre : « Une seule chose te manque, vas, ce que tu as, vends-le et suis-moi ». Vous connaissez la suite, le jeune homme s’en allé tout triste car il avait de grands biens. A la différence du jeune homme qui croit sa vie comblée, sa quête arrivée à son terme, bien qu’encore jeune, Siméon âgé et pourtant tout aussi pratiquant, si ce n’est plus que le jeune homme, accepte de vivre sa vie et sa quête comme une lutte, comme une attente, comme un manque jamais comblé.

Siméon en ce sens doit être exemplaire pour nous de la figure du croyant. Le croyant par définition doit être plutôt frustré que comblé, en chemin et plutôt que parvenu.

Heureux Siméon qui, à la différence du jeune homme riche s’en va dépité car (trop) comblé, accepte l’écharde du manque et maintient son cœur en attente tout au long de sa vie. Heureux sommes-nous, chacune et chacun de nous, qui accepte, en pleine conscience et j’en envie de rajouter en pleine confiance que quelque chose en nous demeure inaccompli. Siméon ne cherche pas pour combler son manque de rajouter quelques pratiques, quelques rites, quelques lois supplémentaires à observer, pour palier son manque, son état d’attente inassouvie. Siméon n’a que l’espérance et la confiance. Il a compris, à travers l’Esprit, que d’une manière ou d’une autre sa quête serait comblée au seuil de sa rencontre avec le Seigneur, juste avant sa mort. Alors on peut se demander comment Siméon a vécu toute sa vie, une vie d’attente sans savoir ni quand, ni d’où viendra ce salut, ce sentiment d’accomplissement, de proximité bienfaisante avec Dieu. Siméon n’a pas cherché à le combler et a vécu sa foi non comme un accomplissement, non pas comme la recherche d’un toujours plus, mais comme un creux, comme un vide, comme un manque inassouvi.

Or il est clair que notre nature a horreur du vide. On le voit déjà dans notre manière de vivre ou d’élever nos enfants. Il ne faut pas qu’il y ait de creux de vide, de temps mort ; c’est comme si la vie devait être remplie à ras bord. Et on ne cesse de nous vendre mille et une manières de la combler à bon marché. Intéressant à ce titre de voir le débat qu’il y a autour de la question du statut du dimanche. Ce n’est pas tellement pour moi la question de savoir si le dimanche doit être préservé en fonction de notre culture chrétienne, mais bien plus la question de savoir si nous voulons que tous les jours soient pareils ou si l’on veut préserver un jour différent, une forme de jachère, un jour en creux dans la frénésie du travail et de la consommation. En multipliant les nourritures artificielles, nous risquons d’avoir une vie remplie, gavée même mais non pas nourrie.

Siméon doit demeurer notre exemple lui que l’Esprit a maintenu en haleine et en appétit toute sa vie. Selon la belle formule de Marion Muller Collard, « Béni es-tu Siméon, …de l’espace vide que creuse en nous l’espérance, tu fus avec lui le courageux gardien. »

Ce texte aujourd’hui nous invite à ne pas avoir peur d’un certain creux ou vide spirituel. Ne cherchons pas à le remplir trop vite. Ce n’est que si nous gardons une forme d’espace en nous que nous garderons aussi en nous cette capacité d’accueil, de nous laisser surprendre et rencontrer. Si notre vie est pleine comme un œuf, plus rien ne pourra nous pénétrer. Alors peut-être qu’il nous faut commencer par comprendre que dans la démarche de foi, dans la prière avant de demander des réponses à nos nombreuses questions, il faut peut-être plutôt commencer par demander à Dieu de nous aider à nous dépouiller, à protéger en nous, contre l’inévitable tentation de remplir notre vie, cet espace en creux, cette quête, cette attente. Ne cherchons pas trop vite à les combler, car nous risquerions de repartir comme le jeune homme riche fort dépités, Nous devons constamment garder cette tension entre l’assurance confiante que Dieu nous est proche et notre désir jamais comblé de le rencontrer. Plutôt que croire, choisir désirer croire.

Amen

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