10:00| | Prédications | Emmanuel Fuchs

Luc 9, 51-62

Cet épisode montre un Jésus bien décidé. C’est le moment ; il se met en route pour Jérusalem. Il se doute probablement de ce qui l'attend là-bas, mais il exprime la volonté d'y aller résolument. Et toute une troupe le suit, l'accompagne; elle doit être assez importante puisqu'il doit envoyer des disciples devant lui pour préparer le cantonnement. Généralement, les Juifs se rendant à Jérusalem évitaient de passer par la Samarie. Il est vrai que la relation entre ces deux peuples cousins est compliquée. De nombreuses pages de l’Evangile en témoignent. Jésus, lui décide d’aller tout droit et de passer par la Samarie.

Or ce qui était prévisible arrive : les habitants de ce village de Samarie refusent d'héberger Jésus et sa troupe. Pourquoi cela ? Probablement pas à cause de Jésus lui-même, ni de ce qu'il a fait, dit ou représente; mais simplement parce qu'ils sont en chemin pour Jérusalem. Les villageois les prennent probablement pour des pèlerins juifs en route pour la ville sainte. Refuser de les héberger est une mesure vexatoire, voire mesquine qui permet aux Samaritains, souvent méprisés par les Juifs de Jérusalem, de se venger un peu.

Les disciples, eux, sont outrés devant un tel refus. Refuser d'héberger le Maître et sa troupe, quelle honte, quel affront à Dieu lui-même, car Jésus n'est quand-même pas n'importe qui ! Et leur réaction est immédiate : ils proposent à Jésus pour ce village inhospitalier un châtiment digne de celui qu'Elie infligea au Roi Achazias. « Seigneur, veux-tu que nous disions que le feu tombe du ciel et les consume ? ». Ils veulent en quelque sorte utiliser la puissance de Jésus pour passer en force ! Ils sont sûrs de leur bon droit et que ce châtiment est approprié devant un tel affront. L'évangéliste Luc, qui relate cette histoire, ne doute pas que Dieu puisse doter les disciples d'un tel pouvoir; mais les disciples vont devoir apprendre que le plan de Dieu, tant dans le ministère de Jésus, que dans celui des disciples, se réalise non pas dans la violence, mais par la faiblesse, c'est-à-dire par l'acceptation de l'échec et de la souffrance. Cette soumission se révèle être finalement une force encore plus grande. Cette à cette force là que Jésus puise pour s'opposer au projet tentateur des disciples. Cette thématique en effet n'est pas très loin du récit de la tentation. Jésus, dont on nous a dit au début du texte qu'il était « résolument » en route pour Jérusalem (signe d'une ferme volonté !), n'est pas prêt, comme dans le récit de la tentation, à utiliser cette force et cette volonté à mauvais escient. Les disciples vont l'apprendre à leurs dépens eux qui sont en quelque sorte remis à l'ordre par Jésus. Ce sont eux finalement, et non pas les samaritains, qui reçoivent des remontrances du Seigneur!  S'ils veulent devenir de vrais disciples, alors ils vont devoir apprendre à surmonter ces rebuffades; car ils ont pour mission de construire et non pas de rejeter. De nombreux manuscrits du reste complète le verset 55 en ajoutant cette phrase : « et il (Jésus) leur dit : vous ne savez pas de quel esprit vous êtes, car le Fils de l'Homme n'est pas venu pour perdre les vies mais les sauver. »

Jésus a compris que la colère laisse toujours derrière elle des traces d'échec; de plus il s'aperçoit bien que cette hostilité ne le concerne pas vraiment : les samaritains n'en veulent pas à sa personne, mais se vengent du mépris dont ils sont victimes depuis des siècles. Il ne les blâme donc pas et ne se laisse pas décourager pour autant. Il continue simplement son chemin et va vers un autre village. Tout simplement !

Cette histoire met en lumière, en opposition deux formes de déterminations différentes. Il y a d'abord celle de Jésus, résolument décidé à se rendre à Jérusalem en dépit des dangers qui l'attendent et des complications en chemin. Jésus ne se laisse pas démonter même s’il se laisse dérouter : il ira jusqu'au bout, dût-il passer par un autre chemin. Et puis il y a la détermination des disciples, impétueuse; des disciples prêts à tout pour se faire respecter, prêts même à utiliser la force s'il le faut. Or Jésus va leur montrer, avec fermeté – mais sans violence -  qu'il n'est pas là pour s'imposer par la force. Jésus, hier comme aujourd'hui, ne s'impose pas, mais il se propose ...

Une fois de plus la Bible m'a surpris par toute sa richesse. Très honnêtement, ce petit passage de la Bible ne m'avait jusqu'à maintenant pas vraiment parlé; c’est une petite histoire toute simple, un épisode de la vie de Jésus; mais à y regarder de plus près, je le trouve une nouvelle fois très parlant, très signifiant pour notre vie d'aujourd'hui. Quelle leçon de sagesse pour nous que l'hostilité, réelle ou supposée, désarçonne si souvent. Ce texte nous invite à bien réfléchir aux conséquences de nos mouvements de colère et d'impatience. Bien que nos gestes ou nos paroles nous paraissent parfois justifiés, est-ce bien cela que le Christ veut de nous ? Cela est vrai pour les contrariétés que l'on rencontre dans la vie, cela est aussi vrai pour notre vie de croyant personnelle ou communautaire.

Dans la fonction qui est actuellement la mienne de président d’Eglise, je dois régulièrement faire face à des oppositions ; et c’est bien normal et même plutôt bon signe. Et j’essaie toujours de me dire quand je suis arrêté ou contrarié que celles et ceux qui sont d’un avis différent du mien aiment autant que moi l’Eglise et cherchent à la servir avec autant d’intensité que moi. Je n’ai donc pas à vouloir passer en force ; mais à trouver un autre chemin. Mais c’est parfois plus dur lorsque les difficultés ou les freins viennent de l’extérieur surtout lorsque nous nous heurtons à des refus non pas raisonnés ou explicités, mais sur la base de simples a-priori sur la foi ou la religion, de préjugés, d'une méconnaissance crasse.

Il est souvent difficile pour  nous chrétiens d’avoir une place dans la sphère publique ou médiatique. Les exemples sont légion. Que de rebuffades, que de vexations devons-nous affronter lorsque l'on veut préparer la venue du Seigneur; lui faire de la place dans notre village, dans nos villes, dans notre monde. Ce n’est pas facile.

Alors notre première réaction est souvent une réaction de colère devant une telle ingratitude, face à ces refus qui nous laissent bien désarmés. Ne risquons-nous pas, comme les disciples, de vouloir alors en appeler au ciel lui-même pour nous venir en aide et punir ce monde ingrat qui ne comprend pas la richesse, la pertinence, le trésor que nous cherchons à partager ? Et cela est également vrai parfois dans notre sphère privée. Combien nombreux sommes-nous à parfois être déçus de voir la difficulté que nous avons à partager notre foi avec nos proches, parfois même notre conjoint, nos enfants ou petits-enfants, nos collègues ou nos amis...

Dans cette petite histoire de la Bible que nous avons relue ce matin, à la différence des disciples qui font appel à la violence, Jésus fait preuve, lui, de persévérance. Il ne se décourage pas et passe par un autre village. Il ne renonce pas à son projet, mais passe par un autre chemin.

Je trouve que le texte de ce matin me dit alors : ne perdons pas de temps avec nos samaritains d'aujourd'hui, ceux qui nous empêchent de donner toute la place que nous aimerions à l'Evangile, mais hâtons avec Jésus par un autre chemin. Rien ne sert de dépenser notre énergie pour n'aller finalement nulle part et être rongés par le ressentiment ou la colère.

Non la foi, par définition, ne s'impose pas, elle ne peut que se proposer. Si nous voulons être des disciples du Seigneur nous devons nous plier aux mêmes exigences que le Seigneur, qui a toujours refusé la voie de la facilité et  n’a jamais utilisé sa force pour contraindre à la foi... Il faut donc nous aussi nous préparer à être rejetés. Y faire face ce sera ne succomber ni à l'esprit de vengeance ni au découragement. Il faut, pour reprendre le terme de l'Evangile, résolument avancer. Au lieu de ruminer les blessures passées, regardons en avant. Il nous faut constamment nous orienter vers le futur, sans peur, et chercher de nouvelles façons d'aimer.

Après ce petit passage où l’on voit les disciples précédant Jésus sur les routes de Samarie, le passage suivant n’est pas beaucoup plus simple. Jetons-y un bref regard. On y voit d’autres disciples, des disciples potentiels, des postulants en dialogue avec Jésus et ce qu’il leur dit nous ébranle là aussi. Il semble tellement radical dans ses demandes. N’avons-nous pas un besoin impératif de nous reposer, de veiller sur nos proches ?

Les trois candidats en dialogue avec Jésus ont pourtant de bonnes dispositions ; ils expriment leur désir de suivre le Maître ; ce n’est déjà pas rien ; mais ce que Jésus leur demande c’est mesurer ce que dans la réalité ce rêve de compagnonnage signifie tant en exigences qu’en promesses. Pour suivre Jésus, pour accepter l’Evangile, il y a forcément une part de lâcher prise, une rupture intellectuelle et existentielle avec le passé. Il faut comme dans l’épisode précédent se tourner résolument vers l’avant, vers l’avenir et non rester accroché au passé. On ne peut tergiverser, il y a un ici et maintenant de cet appel du Christ. Et cela implique qu’on ne peut recevoir le Christ dans sa vie sans abandonner quelque chose. Il ne s’agit certes pas de renoncer à nos relations, au monde familial ou professionnel ; mais de prendre le risque de les éclairer différemment parce que nous nous savons d’abord portés par cette présence du Christ.

Amen

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