10:00| | Prédications | Olivier Fatio

Le sens de la sainte
cène

 

« Ceci est mon corps » (Luc 22, 14-20)

Un excellent ami français, d’origine catholique-romaine, ayant assisté à un culte dans ce sanctuaire, me faisait remarquer au terme du service, sans aucune acrimonie, qu’il n’y avait aucun rite chez nous autres protestants. Il touchait un point sensible. Vous savez que l’on oppose volontiers deux conceptions de l’Eglise : les Eglises de la Parole, protestantes, les Eglise du sacrement, catholique-romaine et orthodoxe.  

En principe dans les Eglises de la réforme on préconise l’équilibre entre Parole et Sacrements, mais en fait, trop souvent, on y craint ce qui est concret, sensible, incarné. En revanche la confiance dans la parole est quasi illimitée, même si elle est plus ou moins éloquente et fidèle et qu’elle dégénère souvent en bavardage en sermons qui ne sont que du bruit.

Il faut sérieusement examiner les raisons de notre relation hésitante au sacrement de la sainte cène. Je voudrais y contribuer ce matin.

 Notre relation au Christ se fait essentiellement par la parole. Nous opposons la spiritualité de la pensée à la matérialité du sacrement par crainte de tomber dans la magie sacramentelle.  

Pourtant l’Ecriture, dont nous prétendons suivre les leçons,  n’exclut nullement une autre expression de la Parole de Dieu que le discours humain. Aux disciples qu’il envoie en mission, Jésus ne demande pas seulement d’annoncer l’Evangile par un discours, mais également d’accompagner leurs discours par la guérison des malades. Pour lui, la parole doit s’accompagner de gestes qui actualisent sa présence et la compassion divine. Il sait que c’est dans son corps que l’homme accomplit sa destinée. Les Evangiles ne sont pas du tout une doctrine désincarnée. 

« Ceci est mon corps »

C’est ainsi que Jésus a voulu que le pain devienne une Parole de Dieu. C’est ce qu’il a fait lors du repas pascal pris avec ses disciples dans la chambre haute.

Au moment où il va être livré, Jésus utilise le rite du repas pascal pour s’exprimer. Pour les croyants de l’époque, ce repas rappelait la délivrance d’Egypte. Chaque année il réactualisait l’événement pour que chaque Israélite sache que lui aussi avait été sauvé de l’oppression. Ce qui avait été fait jadis s’était accompli pour que chacun en goûte aujourd’hui les bienfaits. Le repas plaçait les convives dans les conditions de leurs ancêtres lors du grand soir de leur libération : on y mangeait du pain non levé, on mâchait des herbes amères rappelant l’amère condition de leurs ancêtres, esclaves en Egypte. Le passé était ainsi rendu présent. Ce qui avait alors été fait, l’avait été pour les multitudes qui succéderaient à la génération héroïque. Car Dieu est fidèle et ne cesse de continuer à libérer son peuple.

Et Jésus d’utiliser ce rite en y insérant une innovation surprenante. Il prend en effet du pain, le donne à ses disciples en disant « Ceci est mon corps ». Dans ce repas destiné à actualiser la délivrance du peuple, ces mots se réfèrent au rôle que Jésus entend jouer. Il se désigne comme celui qui va donner sa vie pour la délivrance à venir. Désormais les composants traditionnels du repas seront remplacés par le pain qu’il désigne comme ce corps qu’il va donner sur la Croix pour la délivrance de son peuple. Le pain sera le nouveau signe de la lutte contre les forces du mal et pour la libération des créatures humaines.

« Ceci est mon corps ». L’expression en hébreu signifie davantage que le corps, c’est la personne. C’est comme si Jésus disait en donnant le pain : ceci c’est Moi. Il charge ce pain de continuer à incarner sa présence au-delà de sa mort. Lui, on ne le verra plus, mais ainsi, sa présence perdurera. 

Ces paroles ont soulevé problèmes et malentendus. C’est du pain, ou c’est son corps ?  N’y a-t-il pas abus de langage ? Pour répondre brièvement à cette immense question, disons qu’un Israélite ne comprend pas ce pain comme nous le comprenons, soit un composé de farine, levain, eau. Pour nous, logiquement, le pain est du pain. Mais l’hébreu, lui, n’est pas intéressé d’abord par la matérialité des choses, mais par ce à quoi elles sont destinées. Par exemple, pour lui, le sang  n’est pas réductible à une formule, mais c’est la vie ; l’homme ne se définit pas comme un composé chimique, mais par sa vocation. Aussi n’a-t-il pas de peine à comprendre que Jésus choisisse du pain, nourriture par excellence, pour en faire l’instrument d’une présence commencée avec son ministère terrestre et poursuivie jusqu’à sa mort sur la Croix.

Jésus sait que ses contemporains, sous la réalité banale du pain, peuvent voir une réalité plus profonde ; ils peuvent voir sa propre vie donnée pour que chacun puisse échapper aux forces négatives qui dévastent le monde.

Certes ce pain reste du pain, mais reçu dans la foi, grâce au saint Esprit, il rend présent cette délivrance accomplie pour chacun. Jésus l‘a choisi pour qu’il soit, dans sa simple matérialité inchangée, l’instrument de sa présence en dépit des efforts de la puissance des ténèbres.  L’essentiel dans ce pain, ce n’est pas ce que le boulanger a fait, mais ce que JC en fait quand il le donne. Christ veut et fait que ce pain soit le sacrement de sa présence.

Comme protestants, nous ne disons pas volontiers que le pain est une chose sacrée, car pour nous, aucun objet n’est sacré, car rien ne pouvant enfermer Dieu et sa grâce. Nous craignons de chosifier les réalités spirituelles subodorant un risque d’idolâtrie, comme si un fluide passait magiquement du Christ à nous, lorsque nous mangeons le pain.

Ne soyons pas sots : nous n’allons pas manger Dieu en prenant le pain. Mais par ce pain nous recevons quelque chose de bien plus important : nous recevons Jésus qui se donne. Car sa vie et sa mort sont un don ; ils manifestent l’amour qui donne et qui se donne. Jésus a vécu parmi les hommes non pour soi mais pour eux. Il ne veut pas demeurer étranger à ceux qui ont besoin de ses grâces. Il va vers eux. Il sacrifie ses journées et ses nuits, sa réputation, et sa tranquillité pour s’approcher de celles et ceux qui espèrent une délivrance, péagers, prostituées, gens de rien, méprisés, pauvres et impures. Il s’assied, coude à coude, à la table des humbles. Il accepte un destin qui n’était pas le sien, il est là pour ôter les obstacles qui empêchent de revenir à Dieu. C’est cela que représente le pain de la cène. Et c’est nettement mieux qu’un éventuel fluide !

Les actes de Dieu gardent une perpétuelle actualité parce que l’intention qui les a suscités ne change pas. Par la cène, l’œuvre de JC continue d’être présente dans le cours de l’histoire. Dans la cène l’œuvre du salut se continue ; elle devient le présent de la foi. Ce que Dieu a fait une fois, il continue de le faire. Il l’a fait pour tous, il le fait pour chacune et chacun. Le bon berger est toujours à la recherche de la brebis perdue, fût-ce au prix de sa vie. A cet égard, la célébration de la cène n’est pas qu’une commémoration, c’est une vraie actualisation du salut que Jésus nous donne.  Et le pain en est l’instrument. 

La cène non seulement réactualise la miséricorde de Dieu, mais elle nous incorpore personnellement à ce salut. Quand nous prêchons, nous annonçons que Christ a offert sa vie pour la multitude ; quand nous célébrons la cène, Jésus dit à chacun : c’est pour toi. C’est pourquoi il faut que ce sacrement soit ouvert à toutes et à tous, sans condition préalable, car ce ne sont pas les bien portants qui en ont besoin, comme le dit l’Evangile, mais les brebis perdues, la multitude des meurtris, des pécheurs, des gens de rien. C’est du reste l’honneur des protestants réformés d’accueillir toutes celles et tous ceux qui le désirent à la communion. Chacun a sa place à une table qui est ouverte.

Il y a assurément une efficacité du rite de la cène : c’est de nous incorporer dans tout ce que Dieu fait pour nous. En définitive, ce qu’elle nous communique, c’est l’amour de Dieu. Le sacrement du pain, c’est ce bras miséricordieux du bon berger qui charge la brebis sur ses épaules. Nous pouvons désormais vivre de cet amour et dans cet amour.

Je n’ai rien dit de la coupe en son sang : elle est davantage qu’un doublet du corps. Elle nous fixe un rendez-vous : le grand banquet du royaume où toute larme sera essuyée, où toute chose sera rétablie dans la justice, où la paix régnera. C’est la coupe de bénédiction qui nous associe dès maintenant à la résurrection du Christ, à sa vie, tant il est vrai que le sang, pour la bible, c’est la vie.

Amen

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