10:00| | Prédications | Emmanuel Fuchs

Job 1-2 ; Jean 9, 1-3

Job 1-2 ; Jean 9, 1-3                   Cathédrale Saint Pierre                  Dimanche 8 mars 2020

Est-ce pour rien que Job craint Dieu ? Voici une question redoutable, la question du diable, autrement dit avons-nous quelque avantage à croire ? Si Dieu n’est pas là pour nous protéger au moins « un peu » quand le malheur arrive, à quoi cela sert-il de croire ?

Jeune pasteur, je préparais un mariage, lorsque la jeune femme m’a appelé au chevet de sa mère qui se mourait d’un cancer. La jeune femme en pleurs dans les bras de sa mère disait : « C’est trop injuste ! » et la mère de lui répondre cette phrase qui m’a profondément marqué : « qu’est-ce qui est juste, pourquoi cela serait-il plus juste que j’échappe moi à cette maladie plutôt qu’un autre ; il n’y pas de justice ou d’injustice là-dedans ».

C’est comme si toute l’histoire de Job était résumée dans ce petit dialogue entre la mère et la fille…

Quelque part au fond de nous, nous espérons toujours que le fait de croire, le fait d’être proche de Dieu, d’une manière ou d’une autre devrait nous donner un plus, nous protéger. Intéressant de voir les parents s’exprimer lors d’une demande de baptême. On sait bien que la foi n’est pas assurance ou une protection absolue et pourtant et on ne peut pas leur donner tort quand ils comprennent la bénédiction comme une forme de regard positif de Dieu vers leur enfant, de protection. Or quand arrivent les souffrances, on se sent alors comme floués ; ce n’est pas juste, ce n’est pas dans le contrat.

Certes nous ne sommes plus au temps de Dieux grecs à qui il fallait donner des offrandes pour les amadouer ou obtenir leurs faveurs, mais sommes-nous certains de nous être vraiment affranchis de cette manière de « marchander » un peu avec Dieu ? Le fameux « Do ut des ». Je donne pour que tu me donnes en retour, un système rétributif sur lequel plus ou moins toutes les religions reposent. Job lui va même plus loin. Prévoyant il envisage que ses enfants n’observent pas le contrat avec la même rigueur que lui et offre ainsi un sacrifice pour chacun d’eux, histoire de les protéger eux aussi.

Le diable conscient de ce petit marché parie sur le fait que sitôt Job atteint il reniera Dieu : « Ne l’as-tu pas protégé d’un enclos, lui, sa maison et tout ce qu’il possède ? Tu as béni ses entreprises, et ses troupeaux pullulent dans le pays. Mais veuille étendre ta main et touche à tout ce qu’il possède. Je parie qu’il te maudira en face ! » (Job 1, 10-11). Le pari du diable c’est que tant que le pacte implicite est maintenu la foi tient, mais sitôt le pacte rompu, la foi s’effondre.

Alors pleuvent sur Job les premières salves de malheur touchant tous ses biens et son entourage ; puis la deuxième l’atteint dans sa santé même. Le diable fait bien son travail, il divise, il sépare, privant Job de son entourage, puis de son intégrité, de son identité à tel point que ses amis arrivant à sa rencontre ne le reconnaissent même plus.

Alors inévitablement se pose pour Job comme pour ses amis, choqués de le voir dans cet état, la question du pourquoi. Ils cherchent à comprendre ; ils ont besoin d’une explication, pire d’une justification. Notons quand même que les amis commencent par se taire sept jours et sept nuits, ce qui n’est pas si mal. C’est quand ils commencent à parler que cela se gâte. Devant cette injustice apparente, ils cherchent alors à justifier Dieu, car Dieu ne peut être injuste. Il doit bien y avoir une raison à cette souffrance, car si elle devait être absurde cela remettrait en cause tout leur système de pensée. Puisqu’eux se considèrent comme justes, ils se sentent protégés du malheur ; rien ne pourra leur arriver. Mais si la souffrance peut frapper le juste alors leur protection devient illusoire.

Dans le ministère ou dans tout accompagnement le risque est grand de tomber dans les travers des amis de Job et de vouloir en quelque sorte expliquer la souffrance ou pire justifier Dieu. Mais lorsque je préside le service funèbre d’une petite fille de deux ans ou celui d’une jeune mère de famille ou d’un ami suicidé ; je ne peux que me taire. Aucune ressource théologique n’est appelable à la rescousse. On ne peut que descendre au plus profond de l’impuissance.

Etty Hillesum, jeune déportée, dans son livre poignant « une vie bouleversée » écrit : « J’avais perdu le sens de la vie et le sens de la souffrance ; j’avais l’impression de m’effondrer sous un poids formidable ; pourtant j’ai continué à me battre … J’ai essayé de regarder au fond des yeux la souffrance, je me suis expliquée avec elle ou plutôt quelque chose en moi s’est expliqué avec elle… une bataille de plus brève mais violente dont je sors enrichie d’un infime supplément de maturité ». Le combat est violent, il nous fait descendre au plus profond de nous, dans nos lieux de fragilité et relève l’absurdité de la souffrance.

Il est vain de vouloir chercher un sens à la souffrance. Que serait même un Dieu qui nous fait souffrir pour nous faire grandir ou apprendre quelque chose ? Il ne serait qu’un Dieu sadique ! Il ne peut y avoir de sens à la souffrance au sens d’une justification ; mais il peut peut-être y avoir du sens dans la souffrance. A l’image d’Etty Hillesum, une fois que l’on accepté l’absurdité de la souffrance, on peut essayer de trouver un chemin de sens à travers elle. Il faut pour cela renoncer à l’image du « Bon Dieu » qui nous protège d’un enclos et c’est difficile d’accepter de perdre cette sécurité ; c’est reconnaître que même la foi la plus solide ne peut nous éviter la souffrance ou le non-sens. Dieu ne veut-il pas me protéger, alors je me pose la question de savoir pourquoi, ce que j’ai bien pu faire. Dieu ne le peut-il pas ? alors je me pose la question de sa puissance si lui-même ne peut vaincre les forces du Mal. Dans les deux cas de figure cela représente un ébranlement de notre système de foi. Alors comment dans cet ébranlement de la souffrance qui nous fait perdre nos repères, pouvons-nous continuer à croire et dans quel but si cela ne peut même pas nous épargner la souffrance ?

Non il n’y a pas de sens à la souffrance, mais la foi peut nous aider, à travers ce sentiment d’impuissance, à trouver du sens dans ce que l’on vit, fut-ce difficile, douloureux, déchirant. C’est la question que pose le théologien Paul Tillich dans son ouvrage remarquable intitulé « Le courage d’être ». Il écrit : « existe-t-il un courage qui puisse triompher de l’angoisse de l’absurde et du doute ? ou en d’autres mots, la foi qui consiste dans le fait d’accepter d’être accepté est-elle capable de résister à la puissance du non-être sous ses formes les plus radicales ? La foi peut-elle résister à l’absurde ».

Accepter l’absence de sens, voilà le défi et il n’est pas facile à relever car sans cesse la religiosité reprend le dessus et je risque de reprendre mon petit négoce intérieur, et le monde moderne en dehors de tout catéchisme offre une multitude de possibilités pour tenter de nous faire croire que l’on peut réguler le mal pour supporter la Menace qu’il fait peser sur notre fragilité.

Job doit finalement accepter d’entrer seul dans ce combat contre la souffrance ; plus il éprouvera la fragilité de l’enclos, plus ses amis se barricaderont et défendront l’idée d’une justice rétributive. Comme l’écrit Marion Muller Collart : « Contraints d’admettre que le mal s’abat sur Job, ils préfèrent ruiner leur ami que ruiner leur système. »

Alors avec Tillich nous n’avons plus d’autre choix que de poser un acte courageux, un acte de foi en acceptant l’absence de sens. Comme le disait cette mère à sa fille : « rien n’est injuste ». Dieu après avoir été le bienveillant papa gardien de nos sécurités deviendrait tout à coup le grand méchant loup, sadique et injuste. Comme le dit encore une fois Marion Muller Collart : « Tout comme le bonheur, le malheur n’est simplement pas juste ». La justice n’a rien à voir là-dedans et aucun système, dogme ou religion ne peut nous garantir que nous serons épargnés par la menace, malgré toute la hauteur que l’on peut donner à notre enclos.

Ce n’est qu’en acceptant l’absurdité de la souffrance, en descendant tout au fond de notre impuissance, en reconnaissant que cette souffrance n’a rien de juste ou d’injuste (que ces catégories ne s’appliquent pas à cette réalité) que nous pouvons trouver là tout au fond un chemin de sens. Job, et c’est en cela qu’il ne le plonge pas complétement, renonce à la mécanique du contrat tenu ou rompu injustement par Dieu et accepte le dialogue, fut-ce un dialogue avec Dieu contre Dieu, mais un dialogue quand-même. Job va-t-il finalement comprendre ce que Dieu essaie de lui faire comprendre ? Je laisse mes collègues qui commenteront la fin du livre de Job tenter de répondre à cette délicate question, mais ce qui est sûr c’est que le dialogue ouvre la possibilité d’une nouvelle relation avec Dieu. Non plus un marchandage, mais l’acceptation d’une grâce. C’est Paul Tillich qui poursuit en déclarant : « L’acte d’accepter l’absence de sens est en lui-même un acte plein de sens : il est un acte de foi. ». Croire en dépit de ; croire que Dieu n’est pas indifférent, ni impuissant face à la souffrance, mais qu’il l’habite, qu’il descend avec nous jusque dans notre impuissance, pour que de cette absurdité, de ce non-sens s’ouvre devant nous un chemin de sens. En Jean, c’est admirable de voir comment Jésus refuse cette image d’un Dieu qui tient des comptes, il casse définitivement cette notion de marchandage. Et Jésus le paiera au prix de sa vie. Jésus refuse du reste subtilement de répondre à la question du pourquoi, pour entraîner ses interlocuteurs vers une autre question celle du pour …quoi ; en vue de quoi. « Ni lui, ni ses parents. Mais c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. » Non pas chercher le sens de la souffrance, la cause de celle-ci pour la justifier, mais chercher quels sont les fruits, fussent-ils reçus à travers l’épreuve déchirante de la souffrance, que l’on peut recevoir comme la citation d’Etty Hillesum le disait (je sors enrichie d’un infime suppléant de maturité).

J’aurai la chance dans quelques semaines de conduire le culte de Vendredi saint. La croix, c’est le non-sens par excellence, le dernier lieu où le Fils de Fieu aurait dû se trouver. Le lieu de la quintessence de l’injustice. Mais c’est là précisément au cœur de notre impuissance et de notre incompréhension que Dieu nous rejoint pour transformer cette impasse de la croix en chemin de résurrection, ce non-sens en sens. Permettez-moi une nouvelle fois de citer Etty Hilleseum quand elle écrit : « Même si je dois connaître une mort affreuse, la force essentielle consiste à sentir au fond de soi, jusqu’à la fin que la vie a un sens, qu’elle est belle ». L’événement de la croix ouvre la possibilité d’un chemin nouveau à travers la souffrance, comme le dit Jacques Ellul : « Lorsque la vie aboutit à une impasse il (le créateur) évite l’impasse et ouvre un chemin d’aventure. »

Alors non il n’y a pas de sens à la souffrance et jamais la foi ne pourra ne préserver de cette épreuve ; mais en acceptant de croire pour rien, en acceptant de descendre tout au fond de notre impuissance, nous pourrons recevoir la grâce que Dieu nous y attend et nous accompagne afin de transformer l’impasse de la souffrance en chemin de sens et d’ouvrir devant nous toujours un chemin de vie. Non pas croire pour rien, mais croire en dépit de tout.   Amen

Pasteur Emmanuel Fuchs

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