10:00| | Prières| Laurence Mottier

Prédication 14 avril
2019

Si tu es le Fils de Dieu, change ces pierres en pain

Si tu es le Fils de Dieu, jette toi dans le vide

Si tu es le Fils de Dieu prouve-le par un signe, un miracle, un coup d’éclat

Si tu es le Fils de Dieu, justifie toi devant la Loi,  respecte le sabbat, accomplis ce qui est juste, juge cette femme adultère, sois un religieux zélé, arrête de fréquenter les prostituées et les trafiquants, démontre que tu es bien l’Envoyé, le Messie, le Sauveur

Si tu es le Fils de Dieu, prends sa place, deviens Dieu à la place de Dieu

 

Nous préférons imaginer que Jésus n’a pas réellement été tenté, que les épreuves ne l’ont pas vraiment éprouvé, que son échec à transformer le cœur humain, en particulier celui des sages, des pieux et des intelligents, ne l’a pas profondément affecté, puisque c’est le Fils de Dieu, puisque qu’il est ressuscité.

Un Christ, intouché, intouchable, et sans taches : cela nous arrange bien…

 

Et pourtant, à lire l’Evangile à l’aune de la demande du Notre Père qui va nous occuper aujourd’hui  « Ne nous laisse pas entrer en tentation mais délivre nous du Mal », il en va tout autrement.

 

Et si nous préférons un Dieu impassible,  sans affect, sans peur, ni sueur, c’est que cela préserve (peut-être) une image idéalisée de nous-mêmes, nous qui nous rêvons maitres devant les événements même les plus terribles, résistant à la défiguration de la douleur et de la terreur, autosuffisant et parfaitement égotique ; homme sans dette et sans culpabilité (Jean Daniel Causse), humain augmenté tuant la mort….mirage transhumaniste, qui nous ravit et nous séduit au delà de toute mesure, nous qui avons tant besoin de nous sentir invulnérables.

 

Mais voilà, à scruter les textes bibliques,  une autre tâche nous attend, celle de faire face à un Christ, touché, affecté, remué aux entrailles, qui touche les lépreux et les femmes impures, qui pleure, bataille et tempête, exprimant déception, indignation et colères devant l’hypocrisie et le trafic institué du religieux, un homme qui a faim, qui a soif, qui a peur…

Le Christ, le Saint de Dieu, humain trop humain à nos yeux? 

Prenons le temps de mesurer ce face-à-face et de nous y mesurer

Car, si l’humanité de Jésus n’est qu’un simulacre, que pourrait bien signifier sa venue, son incarnation dans notre condition humaine ? S’il n’avait fait que surplomber ce qui fait notre existence, effleurant avec majesté douleur et joie, sans s’y mouiller pour de vrai….qu’aurait il accompli de décisif ?

« La lumière est venue chez les siens et les siens ne l’ont pas accueillie » : comment penser que ce rejet n’a pas blessé au cœur le Fils de Dieu ?

 

Martin Luther ne se pose pas cette question dans son commentaire du Notre Père qui porte sur la tentation et le mal ; et il trouverait peut-être que j’exagère, en suivant Jacques Ellul, à insister autant sur l’humanité du Christ livrée à la tentation et aux épreuves, à la réalité de la souffrance qu’il a éprouvée.

En 1519, Martin Luther se trouve plongé dans une vie, qu’il décrit comme misérable, incertaine, livrée à la gueule du diable, qui cherche à  y engloutir les êtres humains. La vie est un mal funeste, auquel vouloir échapper par ses propres forces est si totalement vain à ses yeux que le seul recours légitime et sensé se trouve dans la prière et le secours de Dieu.

Si nous avons développé des moyens phénoménaux –depuis les 500 ans qui nous séparent du Réformateur - pour nous prémunir contre bien des épreuves qui étaient fatales à son époque, et qui nous font croire que nous pouvons nous passer de Dieu – tentation première et dernière, celle de se prendre pour des dieux, comme le susurrait le serpent à l’oreille d’Eve et d’Adam,  il reste que nous partageons toujours ce que produit la mise à l’épreuve du réel, qui est ce « contre quoi on se cogne », comme le dit Lacan et que Luther décrit parfaitement : face à la tentation et à l’épreuve, nous devons choisir, qu’elle soit de notre fait ou liée aux circonstances extérieures, qu’elles surviennent en 1519 ou en 2019, nous avons toujours un choix à faire, face à Dieu et face à soi.

Etre tenté-e finalement,  c’est être placé-e devant des choix ; face à tant de possibles, face à l’emmêlement éthique de certaines situations (qu’est-ce qui est bien ? qu’est ce qui est mal ?qu’est-ce que je devrais faire ?) nous devons néanmoins prendre un risque, le risque du choix, qui tranche et qui pose un acte. « Ne nous laisse pas entrer en tentation », ce n’est pas dire : éloigne de moi toute tentation, mais aide-moi à ne pas y consentir, comme le commente Luther.

Ainsi, la tentation se vit toujours au cœur de nos tentatives et des actes que nous posons. Elle fait appel à notre conscience. Elle requiert notre vigilance et notre résistance. Elle met en jeu notre liberté. 

La tentation ne revient donc pas à dresser une liste, à la saveur transgressive,  de gourmandises à éviter, d’excès à modérer, de pulsions sexuelles à maîtriser, d’achats à réfréner, de profits à limiter.  Sinon, quel petit dieu moralisateur nous poserions sur la cheminée du salon pour tenter d’endiguer nos dérives et pour tenter de sauvegarder les apparences.

La tentation a à voir avec l’entier de notre vie, le sens de notre vie, que nous posons face à Dieu, face à soi et face aux autres.

 

Et si Luther se plaint de la jeunesse dépravée de son temps qui « n’apprend plus à lutter contre la convoitise charnelle et se remplit de chansonnettes paillardes comme si c’était bien agir »,  il pose les fondements d’une posture théologique qui bouleversera toute la pensée chrétienne: quel sens donner à l’épreuve ? Éprouver pour connaitre, se connaitre et connaitre Dieu ; non plus, souffrir pour mériter Dieu, pour gagner Dieu.  Le fil à une souffrance qui servirait à expier nos fautes, à expurger notre culpabilité, à amadouer ou à plaire à Dieu, ce fil est coupé. Le jeu pervers peut prendre fin. L’épreuve du réel devient le lieu d’une connaissance possible de soi et de Dieu, naitre à soi, naître en Dieu et cela change tout.

 

Suivons Jésus à Gethsémané où il dit à ses disciples : Priez afin de ne pas entrer en tentation.

Au jardin de cette nuit sans sommeil, il met genoux à terre dans l’humus silencieux qui seul recueille sa prière, une prière qui devient supplication.

Que je n’aie pas à vivre cela, que cela me soit épargné, par pitié.

Au jardin des nuits sans sommeil, il y a l’angoisse incommensurable de tous les condamnés ; sueur et larmes,  qui brûlent, déchirent et stérilisent la terre, toute terre de chaque jardin.

Cri humain qui s’élève devant l’insoutenable douleur : un diagnostic de maladie incurable ; une séance de torture programmée ; des maltraitances répétées et quotidiennes ; une perte de ce qui nous est le plus cher ; les corps malmenés des enfants, des femmes, des hommes,  abandonnés sur la terre brune, rouge ou noire, là-bas loin de chez nous et aussi ici dans nos maisons et dans nos rues.

 

Même l’ange du Seigneur ne semble plus offrir un quelconque réconfort devant l’inéluctable de telles épreuves. Le mal devient malheur tel un clou fiché, planté dans l’âme, comme l’écrit la philosophe Simone Weil, elle qui priait chaque jour en grec le Notre Père.

 

Parfois la nature seule est témoin. Elle accueille en silence notre cri et notre désespoir. Elle porte notre prière et notre combat. Priez afin de ne pas entrer en tentation, mais…

 

Les proches se sont assoupis ; les amis se sont éloignés ; le téléphone a arrêté de sonner ; les liens se sont taris,  la solitude se fait assourdissante…

La tentation prend ici la teinte du sommeil, de l’ensommeillement, qui est abandon d’autrui, de l’assoupissement d’une tristesse si intense qu’elle ne peut être assumée, le sommeil comme la fuite d’une lâcheté qui aimerait s’ignorer…

 

Au pied de l’olivier, à genoux, Jésus éprouve dans sa chair d’homme, dans une lutte torturante ce qu’il a enseigné à ses disciples en haut d’une montagne : quand vous priez, dites Notre Père qui es aux cieux, Père du ciel, mon Père, ne nous laisse pas entrer en tentation, ne m’abandonne pas ainsi seul, broyé de peur et d’angoisse, mais délivre nous du mal. Mais arrache-moi des griffes de la désespérance, des puissances de Mort

Au jardin de cette nuit sans sommeil, Jésus livre ce combat radicalement  humain face à l’inhumain, radicalement inégal face aux pouvoirs d’anéantissement, radicalement solitaire à la racine de son être et il l’assume dans son corps et dans son âme, comme Fils de Dieu et comme fils de la terre. Il n’y a rien à opposer dans ce combat.  C’est tout son être, humain et divin, qui passe au creuset de l’épreuve de la souffrance.

 

Au dessus de cet abîme, un fil ténu, presque invisible, le fil d’une prière nue : que ta volonté soit faite, Père, et non la mienne!

Tout remettre à Dieu et tenir ce fil de vie…

L’énigme de la nécessité de souffrir n‘est pas levée « Il faut que le Fils de l’homme souffre, soit livré… » mais cette souffrance assumée du Christ se trouve orientée en Dieu.

Quelque chose a été transmué dans la nuit de ce jardin : nous ne sommes, nous ne serons plus jamais seuls dans l’épreuve de la souffrance, car Christ a assumé ce passage de déréliction jusqu’au bout de la nuit à Gethsémané.

Martin Luther a écrit : « Ta vie est un combat. Bonne et juste est ta prière qui est solidement fondée en Dieu et en sa promesse véridique. Car ce sont la parole et la promesse de Dieu qui rendent ta prière bonne et t’exauce véritablement, non ta dévotion ».

Plus tard encore, le Malin glissera à Jésus : Si tu es le Fils de Dieu, sauve toi toi-même

Jésus répond non. Résolument. Là n’est pas ma vocation. Il résiste aux illusions faciles, à l’évidement du sens. Il affirme la primauté de Dieu sur sa vie et sur toutes choses créées. Il assume sa condition d’homme, vulnérable et aimant. Je suis le Fils de Dieu, au service de sa parole et de son Royaume. A Dieu seul la gloire.

 

Laurence Mottier

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