10:00| | Carême & Pâques | Emmanuel Fuchs

Matthieu 6, 11 ; Ep 3,
14-21

« Donne-nous notre pain de ce jour »      commentaire du Notre Père par Luther

Une fois de plus avec son commentaire du Notre Père sur « donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien », Luther passe en revue les thèmes fondamentaux de toute sa théologie. Dans les treize pages de son commentaire, il sera tout à la fois question de la misère humaine et de notre situation de pécheur, de la grâce divine qui nous est offerte gratuitement (sola gratia), de la figure du Christ comme notre seul Sauveur (solus Christus), de la confiance que l’on est appelé à porter en Dieu, de l’importance de la Bible (sola scriptura), de la formation des pasteurs, du besoin pour les sacrements d’être portés par la Parole et tout cela avec une bonne dose d’exégèse Luther prenant le temps d’analyser les termes grecs. C’est véritablement une œuvre magistrale que ce commentaire ; à la fois pleinement dans son époque ; on perçoit les défis auxquels est confronté le Réformateur et en même temps d’une force et d’une modernité qui rend sa lecture extrêmement pertinente pour notre propre réalité et défis.

Impossible donc de nous arrêter ce matin sur toutes les pistes et thèmes soulevés par Luther au cours de son commentaire.

Luther commence par un constat : celui de la misère humaine (sum peccator), l’être humain est pécheur par nature ; il n’y a pas d’ « échappatoire » dira Luther. Certains, en quête de réconfort, cherchent à devenir selon son expression « leurs propres sauveteurs et sauveurs » et n’attendent rien de Dieu. « Aussi retournent-ils à leur propre volonté et rejettent-ils la grâce ».

Le premier élément que souligne donc Luther est la nécessaire humilité avec laquelle nous devons aborder la vie. Je ne serai pas mon propre Sauveur. J’ai besoin de la grâce de la Dieu, qui seule peut m’apporter le réconfort recherché devant les difficultés et fragilités de l’existence humaine.

Ainsi « demander à Dieu son pain quotidien », c’est reconnaitre que j’ai besoin d’aide, c’est s’en remettre à Dieu avec confiance. « Cette prière t’enseigne où tu dois chercher ton réconfort et comment procurer la paix ». Cette entrée en matière reste extrêmement actuelle ; c’est du reste une question que je ne cesse d’aborder avec mes catéchumènes : croire ce n’est jamais vouloir se priver de sa liberté. Reconnaître sa « dépendance » à l’égard de Dieu c’est au contraire garantir l’espace de sa liberté.

Luther continue en faisant très vite un parallèle entre le pain demandé et la Parole de Dieu qui seule nous fortifie « seule la Parole de Dieu ou notre pain quotidien doit nécessairement nous fortifier ». Mais comme cette Parole ne nous appartient pas (pas plus aux hommes qu’à l’Eglise) il est nécessaire que sans cesse nous demandions à Dieu de la donner. On voit bien ici cet enjeu majeur de la Réforme de refuser au Magister catholique la mainmise sur la Parole de de Dieu. « Puisque la Parole de Dieu n’est pas au pouvoir des humains, ni pour être dite ni pour être choisie avec fruit, mais qu’elle est uniquement en la main de Dieu, il est nécessaire que nous demandions qu’il nous donne à nous-mêmes cette sainte Parole ». Et Luther de poursuivre qu’il est important que nous demandions chacun pour nous-mêmes une Parole particulière vu les multiples paroles divines et les situations différentes que nous vivons « A ceux qui sont craintifs, il faut dire une parole différente, et différente à ceux qui ont le cœur dur ».

Cette Parole nous est transmise de deux manières, soit par des frères et sœurs, soit directement quand Dieu selon l’expression de Luther « infuse sa Parole à un homme ». Mais Luther avec des paroles pleines de fougue et de malice nous met en garde contre toute forme de « bouillie infecte … qui font les cœurs débiles». « Avalez-vous-mêmes votre bouillie infecte. Quant à moi, je suis dans l’attente du pain quotidien qui me fortifiera ».  On voit poindre ici l’exigence d’une Parole proclamée avec sérieux. On y reviendra.

S’appuyant sur Matthieu et le refus du souci quotidien, Luther passe ensuite assez vite sur le fait que nous ne devons pas être obnubilés par le souci de notre nourriture terrestre. Et il va s’arrêter alors longuement sur l’exégèse du terme grec « epiousion » qui est traduit par « quotidien ». Pour Luther ce terme signifie tout à la fois « surnaturel » ; ce pain n’est donc pas donné pour nourrir seulement le corps ; « apetissant » dans le sens que ce pain est délicat et plus gouteux que le pain ordinaire ; enfin « pain de demain », c’est-à-dire un pain qui est disponible pour que nous ne soyons pas pris de court dans les épreuves de la vie. « afin …que nous puissions être fortifiés par lui, pour ne pas nous trouver court et, faute de ce pain, perdre courage, dépérir et mourir à jamais ».

Après l’humilité qui nous encourage à reconnaître que nous sommes dépendants de Dieu, Luther nous invite à la confiance en reconnaissant combien nous pouvons compter sur la fidélité de Dieu … au quotidien. Un Dieu qui ne nous laisse jamais tomber.

Mais pour que cette Parole puisse réellement et efficacement nous nourrir, nous réconforter, il faut encore des prélats instruits et spirituels. Luther va alors se lancer dans une grande diatribe contre les prêtres et les moines ignorants et malhabiles « qui ne peuvent rien nous donner. » Il considère cette situation comme le plus grand fléau. « En effet il te faut savoir que jamais encore Dieu n’a puni le monde plus gravement que par des régents aveugles et ignorants, par qui la Parole de Dieu et notre pain sont contraints de faire défaut et de périr ». Il poursuit en écrivant « rien n’est plus nécessaire et plus utile à la Chrétienté que le pain quotidien ; cela signifie Dieu veuille rendre instruits les Prêtres et faire prêcher et entendre sa Parole dans le monde entier ». On voit là un des chevaux de batailles de Luther et de tous les Réformateurs : permettre à chacun d’avoir un avis éclairé sur la Parole par d’une part l’accès directe à la Parole et l’intelligence personnelle et par un clergé instruit et inspiré par l’Esprit Saint.

Mais Luther va plus loin encore dans l’exigence d’une prédication de qualité quand il souligne que cette prédication nous fasse connaître le Christ « Toute prédication et enseignement qui ne nous apportent pas Jésus-Christ et qui ne le placent pas devant nos yeux ne sont pas le pain quotidien et la nourriture de nos âmes ».

Cette insistance du Luther sur la figure du Christ qui doit demeurer au cœur de notre prédication me touche personnellement ; il est vrai que comme pasteur, mais plus largement comme Eglise, comme chacun d’entre nous, nous ne sommes pas appelés à dire aux autres ce qu’ils doivent croire, mais nous devons affirmer avec subtilité, humilité et attention à l’autre ce que nous croyons. La figure du Christ doit demeurer au cœur de notre témoignage ; peut-être parfois, par souci de ne pas heurter avons-nous eu tendance à diluer un peu notre message. Luther nous met en garde, notre pain – si nous ne plaçons pas la figure du Christ au centre -  risque sérieusement de manquer de saveur !

Mais Luther poursuit en soulignant une nouvelle fois – on notera l’importance de ce thème dans son commentaire – combien cette parole ne peut être captive : « pour connaître le Christ, tous les livres sont trop peu, tous les docteurs trop petits, toute raison trop émoussée. Il faut que seul le Père lui-même nous le révèle et nous le donne …c’est pourquoi il nous enseigne que nous devons demander le pain du salut en disant : donne-le nous aujourd’hui».

J’aime cette insistance de Luther. Oui l’humain est petit et fragile, oui nous sommes et  demeurerons quoiqu’il arrive pécheurs ; mais oui nous pouvons vivre heureux et libres car nous nous savons aimés et soutenus par un Dieu qui ne nous laissera jamais tomber. Alors c’est humblement mais avec pleine confiance que nous pouvons oser demander, oser chercher de l’aide en reconnaissant que notre vie ne peut pas reposer que sur nous-mêmes ou nos capacités de nous en sortir seuls. Et voilà bien un mouvement qui est bien difficile à vivre dans notre réalité quotidienne. Très vite, nous apprenons dans la vie à devoir nous débrouiller, gagner en indépendance, tout cela est très bien, mais en même temps, la vie parfois cruellement nous rappelle nos limites et combien nous devons compter sur les autres. Croire c’est donc reconnaître que je ne suis pas ma propre limite, la norme ; mais combien – même si peut-être aujourd’hui je peux ou veux vivre dans l’illusion de pouvoir ne compter que sur moi-même - je suis de fait dépendant de mes relations ;  j’ai besoin de l’Autre avec un grand « A » comme des autres avec un petit « a ».

Prier le « Notre Père », demander de recevoir son pain quotidien, c’est de fait reconnaître que seul, loin de Dieu et des autres, je suis en manque, que je ne peux produire par moi-même ce dont j’ai profondément besoin, que cela je ne peux que le recevoir de plus loin que ma petite personne. Ce pain, ce réconfort on le reçoit soit directement, intérieurement, soit à travers la Parole entendue et les sacrements et Luther insistera sur l’importance que le sacrement soit toujours accompagné de la Parole. (on voit bien la critique qu’il y a derrière de la recherche du sacrement pour lui-même, de son côté quasi magique).

Luther poursuit en soulignant encore l’importance du « nous ». « C’est la voix de multitude qu’il veut entendre, non la mienne ». Là encore il y a derrière cette insistance en front polémique contre ceux qui veulent s’arroger des privilèges. « je ne vois pas d’un très bon œil ces confréries de toutes sortes, en particulier celles qui se courbent si fort sur elles-mêmes, comme si elles entendaient monter seules au ciel et nous laisser en arrière ».

Enfin avec l’inversion des mots en allemand, Luther termine par son commentaire sur le mot « aujourd’hui ». Pour lui, il ne s’agit de ne pas attendre. On comprend à sa lecture, comme j’avais du reste pu le souligner à la lecture du commentaire de Calvin sur le passage dit des soucis de Matthieu 6, combien le monde qui l’environne est menaçant avec ses guerres, ses famines, des épidémies, la peur de l’enfer. Il s’agit pour Luther sans plus attendre de renforcer, comme l’écrit Paul aux Ephésiens, son homme intérieur.

« Puisque nous vivons ici-bas au milieu du danger et que sans cesse il nous faut nous attendre à des souffrances de toutes sortes … il nous faut donc être dans la crainte et demander que Dieu ne diffère pas longtemps sa parole, mais qu’il soit auprès de nous aujourd’hui, maintenant et chaque jour »

Frères et sœurs, je dois bien l’avouer : j’ai été ébloui une nouvelle fois par la force et la pertinence de la pensée de Martin Luther, par sa fougue et le côté tranchant de ses propos, mais plus encore par sa modernité.

Notre contexte est différent du sien, les défis ne sont plus les mêmes et le front polémique n’est plus le même et pourtant sa prédication nous parle. Luther nous invite à l’humilité à la reconnaissance tout à la fois de notre fragilité humaine et de l’immense miséricorde de Dieu. Oui nous sommes bénis, car Dieu nous invite à demander. Il nous fait cette grâce : c’est vers lui que nous pouvons nous tourner en toute confiance. Ne cherchons pas le salut en nous-mêmes : osons demander et Dieu nous donnera chaque jour le pain dont nous avons besoin, le réconfort pour fortifier en nous notre être profond. Prier le Notre Père, c’est être encouragé à retrouver au quotidien le goût de la Parole de Dieu.

Amen

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