02:35| | Prières| Emmanuel Fuchs

Marie la protestante
(Luc 1, 26-56) Emmanuel Fuchs

Marie la protestante 

En ce jour particulier de veille de Noël de l’Avent, je vous propose de nous arrêter sur la figure centrale de Marie. Une figure qui a profondément divisé les Eglises chrétiennes. Mais je crois sincèrement que ce qui a été possible pour la question de la justification, l’est aussi pour la figure de Marie, si chaque tradition se donne la peine d’entendre l’autre avec attention et sans préjugés; car finalement Marie, c’est ce que nous pouvons, nous protestants, redécouvrir, est très protestante !

Pour trouver un terrain de rapprochement, il faut commencer par éviter toute forme de caricature qui poussent certains protestants à refuser de parler de Marie, car cela risquerait de faire catholique et chez les catholiques d’accuser les protestants de ne même pas croire à la naissance virginale du Christ...pourtant biblique !

Alors essayons, sans polémique d’y voir un peu plus clair... Parce que finalement c’est quoi notre problème à nous protestants avec Marie, si seulement nous avons un problème avec Marie ? Calvin lui-même, faut-il le rappeler, tient pourtant Marie en haute estime. Il écrit à son propos : « Nous ne refusons point de la tenir pour notre maîtresse et voulons bien suivre ses enseignements ». Alors pourquoi cette crispation protestante autour de cette figure pourtant centrale du récit de Noël ? Ne serait-il pas temps de redécouvrir Marie ? Je fais le pari que Marie, dépouillée de toute forme de mariologie ou pire de mariolâtrie pourrait révéler des traits plus protestants qu’on imagine et offrir de belles perspectives œcuméniques.

Il est vrai que les dogmes promulgués par l’Eglise catholique n’ont pas aidé. Mais il faut bien se rendre compte que ces dogmes sont très récents! L’«immaculée conception » date de 1854 et prétend reconnaître à Marie pour elle-même déjà une naissance miraculeuse d’une mère légendaire Anne. Quant à l’« Assomption », il est encore plus récent puisqu’il date de 1950 seulement et prétend lui reconnaître à Marie à sa mort une montée corporelle au ciel et sa participation à l’œuvre du salut.

Ces affirmations qui sont tout sauf bibliques ont évidemment contribué à faire de Marie une figure immaculée parfaite, tout à la fois mère, épouse et vierge. Dans un catholicisme où l’accès au salut et à Dieu devait passer par le clergé, cette figure de Marie devenait plus proche et accessible que le Christ lui-même.

Il est clair qu’en protestantisme nous ne pouvons nous reconnaître dans cette vision de Marie, Mère de Dieu immaculée et bien plus qu’une figure purement humaine. Mais cette dérive catholique ne doit pas nous faire pour autant nous faire rejeter la figure biblique de Marie. Et je crois, que lorsque nous renonçons aux caricatures, la personne de Marie pourrait nous rapprocher, protestants et catholiques, plus qu’elle nous divise. Elle pourrait même devenir ce chemin commun qui nous mène au Christ.

Dans le récit biblique, Marie, avant d’être mère ou épouse, est d’abord une jeune fille. Rien n’est dit dans le texte biblique, mais on peut aussi l’imaginer sœur, dans une famille probablement nombreuse. Les jeunes filles de l’époque quittent le statut d’enfant vers l’âge de douze ans. On peut imaginer que Marie avait peut-être une quinzaine d’années quand elle est fiancée à Joseph. Lui vient de Bethléem, village célèbre de Judée alors qu’elle vient plus modestement de Nazareth, petit village de Galilée. Intéressant de noter que c’est Marie et non Joseph qui donnera son lieu d’origine à Jésus ...de Nazareth et non de Bethléem. Marie dans son origine modeste transmet à Jésus cet élément de l’incarnation, cette proximité avec les petits.

Rien ne prédestine Marie, ni son origine, ni son statut et encore moins son âge à devenir un personnage clef de l’histoire du salut. Mais voilà, elle est choisie par « pure grâce ». Il y a du « sola gratia » si cher aux protestants dans la figure de Marie. Sans rien demander, la voilà bénie, choisie, appelée dans sa toute fragilité, dans son humanité. L’annonce de l’ange lui tombe littéralement dessus et cela va changer sa vie, c’est le moins que l’on puisse dire. Comparons l’attitude de Marie à celle de certains prophètes de l’Ancient testament. Pensez à Jonas quand il reçoit l’appel de se lever pour aller à Ninive annoncer la Parole de Dieu, il commence par fuir à l’autre bout du monde avant d’accepter à son corps défendant de s’y rendre finalement. Rien de cela chez Marie. Et pourtant l’appel de l’ange change sa vie encore davantage que celle de Jonas et la menace encore plus gravement. Elle aurait pu fermer les oreilles et les yeux ou fuir tant l’annonce qui lui est faite diffère du scénario qu’elle avait imaginé avec Joseph. Et pourtant elle accepte. Et ce qui est beau dans l’attitude de Marie c’est qu’elle ne fait pas que subir servilement ce qui lui arrive. Elle témoigne son adhésion non sans avoir d’abord chercher à comprendre. Et c’est peut-être là son côté très protestant. Elle reçoit la Parole mais cherche d’abord à comprendre ; elle entre en dialogue ; elle n’est pas prête à croire n’importe quoi. Marie n’est pas stupide, sa raison lui dit que cela n’est pas possible. Elle a une attitude certes d’ouverture et d’accueil, mais une attitude critique : « comment cela se peut-il puisque je suis vierge ? » questionne-t-elle non sans malice l’ange. Marie la protestante est d’accord de se laisser féconder par la Parole, mais se garde d’accueillir n’importe quelle parole !

Il y a chez Marie, et c’est ce qui me plaît tant, une attitude tout à la fois d’ouverture et de confiance face à l’inattendu de Dieu mais aussi de questionnement. Marie accepte certes d’être la servante du Seigneur, puisque telle est désormais sa vocation, mais elle n’en devient pas pour autant servile ou docile. La tradition a voulu par la suite faire de Marie un modèle d’obéissance ; ce qui a bien arrangé le pouvoir masculin pour cantonner les femmes et les soumettre à un rôle subalterne. Mais ici avant d’obéissance, il est surtout question de courge et de confiance. Et cette confiance chez Marie, à la différence de bien des prophètes appelés par le Seigneur, la conduit immédiatement à la louange, comme le chante si superbement le Magnificat.

Son beau chemin de foi

La grâce première, l’écoute, la confiance, la raison qui débouchent sur la louange voilà le beau chemin de foi de Marie, notre sœur dans la foi. Et c’est à travers elle, toute humaine qu’elle est, que le Seigneur nous rejoint. Le récit de Noël évoque cette naissance virginale du Fils de Dieu. Faut-il le croire ? Que s’est-il vraiment passé ? Je n’en sais rien et j’ai envie de dire que cela m’est un peu égal. Il est clair que les récits de Noël, encore bien moins que les récits de la passion ne peuvent avoir une portée historique. Ils sont à lire comme des récits symboliques et ont d’abord une portée théologique, ce qui ne les prive pas pour autant de toute vérité. La vérité n’est pas qu’historique ou rationnelle. Peu importe finalement pour moi de savoir comment les choses se sont « vraiment » passées. Je n’ai pas de problème à croire aux miracles. Pourquoi le Seigneur ne ferait-il pas des miracles, hier comme aujourd’hui du reste ? Le miracle, par définition, je ne cherche pas à le comprendre mais j’aime à comprendre ce que le miracle cherche à me dire. Et le miracle de la naissance de Jésus à beaucoup à nous apprendre, à commencer par nous faire découvrir cette inouïe proximité du Fils de Dieu avec notre réalité humaine. Car s’il y a bien une chose que nous partageons tous, nous les humains, c’est bien le fait d’avoir passé neuf mois dans le ventre de notre mère. Et ce miracle nous le dit : le Christ aussi !

Cela nous signifie que désormais Dieu vient tisser une relation toute particulière avec l’humanité et que Marie dans son humanité et dans sa foi est la première bénéficiaire de cette présence renouvelée de Dieu, et son premier témoin. A nous, comme Marie a su le faire, de savoir écouter cette Parole, de savoir l’accueillir, de nous laisser dérouter et féconder par elle.

La suite de l’Evangile reste discret sur la figure de Marie et encore plus celle sur celle Joseph qui disparaît. Joseph aussi pourtant est exemplaire dans sa manière d’accepter la volonté de Dieu, d’obéir en s’effaçant. Quelques passages des Evangiles mentionnant les frères et la famille de Jésus laissent à penser que Marie et Joseph ont dû avoir par la suite une relation conjugale et familiale normale. Rien d’étonnant à cela, c’est le contraire qui le serait. Et si l’Evangile reconnaît le caractère miraculeux et virginal de la naissance de Jésus, rien ne peut nous laisser penser que Marie est restée vierge toute sa vie. Et c’est bien ainsi, car c’est précisément son humanité qui m’intéresse et me touche. Marie n’est pas un ange, mais une femme qui dans son humanité et en dépit de son jeune âge, accepte cette grâce (cette sola gratia) et accepte de changer raicalement sa vie pour lui faire de la place. Marie est peut-être même la figure la plus protestante dans le sens qu’elle porte en son sein la Parole de Dieu, cette Parole qu’elle contribue à faire chair. Comme l’a bien dit mon collègue le pasteur Menu dans une homélie prononcée au carmel de la paix : « Marie est notre sœur dans la foi, figure éminente et contrastée qu’on se gardera d’éloigner de sa belle humanité, préférant les fragilités de l’incarnation aux ambiguïtés que porte une exemplarité magnifiée ». Belle formule qui nous rappelle que Marie n’est « que » Marie, mais en elle la grâce a pris corps.

Non pas donc Marie notre mère et encore moins mère de Dieu mais Marie notre sœur, exemplaire dans sa manière d’accueillir ce Dieu qui vient au creux de notre vie humaine, de notre intimité ; Marie notre sœur la bienheureuse qui dans sa simplicité mieux qui quiconque a chanté sa louange à travers les mots du Magnificat. Marie, modèle de foi, mais aussi d’écoute, de compréhension et de témoignage ; Marie qui se laisse habiter et conduire par l’Esprit saint.

En cette année de la Réforme, où nous avons souvent rappelé que notre Eglise réformée était sans cesse à réformer, peut-être y aurait quelque chose à redécouvrir dans cette figure exemplaire et toute humaine de Marie.

Je nous souhaite en tout cas qu’en ces jours de Noël nous puissions à l’image de Marie, avec discernement et foi, savoir faire de la place à Dieu qui ne cesse de venir, par pure grâce, frapper à l’improviste à la porte de notre vie.

 

A/ Référence 1

B/ Référence 2

C/ Référence 3

  • «Dieu caché » (Marc 13, 32s et Es. 45, 15 + 18-19

    Dans «La pesanteur et la grâce», un journal de bord dans lequel Simone Weil note ses pensées un peu à la manière de Pascal, on trouve cette remarque: «Non pas comprendre des choses nouvelles, mais parvenir à force de patience, d’effort et de méthode à comprendre les vérités évidentes avec tout soi-même»

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