10:00| | Prières| Emmanuel Fuchs

Luc 24, 1-12 ; Jn 6,
68

Franchement vous y croyez, vous à la Résurrection ? L’autre jour je discutais de cela avec mes catéchumènes et la première réponse qui vient à cette question c’est non, parce que la réalité de la mort semble incontournable. Quand on est mort, on est mort ! Et nos yeux, notre raison nous le rappellent à souhait : incinérés, nous ne sommes plus qu’après notre mort un petit tas de cendres, inhumés, nous finissons par redevenir poussière et retourner à la terre. Il y a dans la mort quelque chose d’irrémédiable, de définitif qui rend tout retour en arrière impossible. Et c’est bien là toute la dureté de la mort ; c’est ce qui fait si mal avec la mort, c’est qu’il y un avant et un après et que ces deux réalités ne peuvent se rejoindre. Une fois qu’on a franchi le seuil de la mort, il n’y a pas de retour en arrière.

Alors croire à la Résurrection n’est-ce finalement qu’un doux délire, un baume bien fade pour atténuer les douleurs de la séparation, pour effacer les angoisses de la mort … ou comme pour les disciples au matin de Pâques un bavardage insensé de femmes naïves ?

J’ai envie de répondre « oui » si nous comprenons la Résurrection comme ce qui pourrait nous faire éviter la mort, comme ce qui pourrait gommer la radicalité de la mort ou nous faire revivre en arrière, nous offrir une prolongation de vie… tout cela est insensé en effet, car on le sait bien, et nous en avons tous fait l’expérience, la mort on ne l’efface pas comme ça et la foi ne serait être une illusion pour éviter la mort.

La mort est là, j’ai envie de dire : elle fait partie de la vie, qu’on le veuille ou non, qu’on soit croyant ou non ça ne change rien.

Et c’est ce qui peut paraître un peu paradoxal avec la foi chrétienne, c’est qu’elle ne fait jamais l’économie de la mort. Croire n’est pas une invitation à quitter notre réalité terrestre et humaine pour un monde spirituel, désincarné, supérieur. La foi au contraire nous encourage à garder les pieds sur terre et affronter notre destinée avec courage, humilité mais aussi lucidité quant à nos limites, notre fragilité que la mort vient inéluctablement nous rappeler. Oui la foi chrétienne avant de parler d’espérance place la mort au centre de son message. Etonnant, je le rappelle chaque fois, que le symbole même de la foi chrétienne est un lieu de mort : la croix ! Alors oui aujourd’hui nous portons de jolis pendentifs en forme de croix ; elle se décline de toute sorte de manières, mais la croix, c’est comme une potence, une chaise électrique, une guillotine… c’est déjà moins évident à porter sous forme de pendentif !

Il y a deux jours, nous vivions le temps de la passion et de la crucifixion. Vendredi saint, très personnellement dans ma manière de vivre ma foi, c’est le jour le plus important de l’année : le jour où l’on mesure l’ampleur du don que Dieu nous fait en venant nous rejoindre jusque sur la croix, jusque dans nos lieux de mort. La croix est au centre de notre foi. Il n’y a pas de Dieu triomphant qui n’ait passé par le scandale et la folie de la croix. Comme si besoin était Dieu vendredi saint nous rappelle la violence et la douleur de la mort. Même lorsqu’elle se passe « bien », lorsqu’elle intervient paisiblement dans le cours normal des générations, la mort fait mal, car toujours elle déchire des liens, laisse un vide et un goût d’inachevé.

Et la foi, si comme on la dit n’est pas là pour gommer la mort, elle n’est pas là non plus pour nous l’expliquer. La mort demeure un mystère qui peut être approché et compris que par ceux qui en ont franchi le seuil. Et si vendredi saint nous a plongés dans les abysses de l’incompréhension, partagée par le Christ lui-même dans son cri déchirant sur la croix, aujourd’hui, matin de Pâques, ne vient pas comme l’explication qui permettrait de comprendre l’incompréhensible ou de mettre des mots sur l’indicible. Oui s’il y a un avant et un après la mort, s’il y a un en-deçà et un au-delà de la mort, le matin de Pâques ne vient en aucun cas nous expliquer, nous décrire cet au-delà. De lui, ne nous pouvons rien dire. Personnellement, je n’ai pas envie de perdre du temps à imaginer ce que cet au-delà peut être. Mon cerveau est bien trop petit pour appréhender une telle question.

En revanche ce matin de Pâques s’il ne fait pas l’économie de la traversée de la mort me parle de la vie. Non pas d’une prolongation ou d’une revivification de ma vie d’ici-bas, comme si la vie pouvait être un éternel recommencement. Que Dieu nous en préserve ! Ma vie ici-bas a eu un début elle aura une fin. Mais ce matin de Pâques, parler de résurrection nous est offert comme le signe d’une réalité invisible déjà à l’œuvre aujourd’hui.

La foi chrétienne ne gomme pas la mort, même si la mort demeure un mystère. La foi chrétienne nous parle aussi de vie et cette vie, elle est aussi un mystère. Ou plutôt elle a une profondeur mystérieuse. Car la vie, c’est presque tout aussi difficile à décrire que la mort finalement. On voit que la vie ne peut pas se résumer à avoir le cœur qui bat. Toutes les questions modernes liées aux frontières de la vie (à la naissance et à la mort) montrent à quel point on ne peut plus définir la vie par des constations purement scientifiques. La vie c’est forcément plus que ce qu’on en voit ou qu’on en comprend. Il y a une profondeur insoupçonnée à la vie, à la Vie en général, mais à chaque vie en particulier aussi. Or le monde, la réalité de notre quotidien, nos propres fragilités rendent souvent difficile la jonction entre notre vie quotidienne (ordinaire) et cette vie profonde qui est en nous. Croire à la Résurrection, c'est croire qu'un passage est toujours possible pour que notre vie soit illuminée, nourrie par cette réalité de vie nouvelle que Dieu place en chacun de nous.

            Ce que Christ veut nous montrer par sa mort et son tombeau vide, c'est qu'il ne s'agit pas deux réalités, de deux mondes complément hermétiques l'un par rapport à l'autre, le monde de Dieu et le nôtre; comme si l'un était pour nous aujourd'hui et l'autre nous était seulement promis pour l'au-delà. Certes il ne s'agit pas de confondre les deux. Nous ne sommes pas encore dans le Royaume de Dieu, mais quelque chose de cette réalité qui nous attend dans l'au-delà peut déjà illuminer notre vie. Quelque chose de cette vie profonde peut nourrir notre vie et lui donner un sens infiniment plus riche, une force, un relèvement.

Comme l'apôtre Pierre l'a si bien dit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle. » Il y a, il est vrai, dans l'Evangile une force de vie à nul autre pareil, une force de vie offerte par le Christ, offerte à tous ceux et celles qui veulent prendre le risque de marcher à sa suite.  Et cette vie-là, cette profondeur de vie ne peut pas ne dépendre que du battement de mon cœur. En d’autres termes et dans une logique peut-être un peu simpliste, ce n’est pas parce que mon cœur s’arrête de battre que Dieu devrait cesser de m’aimer !

Croire à la résurrection ce n’est certainement pas croire à un retour à la vie ordinaire après la mort, c’est croire à la victoire de Jésus sur la mort, c’est croire que l’amour de Dieu ne s’arrête pas à notre mort ici-bas, mais c’est encore plus que cela, c’est croire qu’aujourd’hui dans notre vie, chaque fois que nous nous retrouvons arrêtés, piégés, abattus, retenus dans des filets de mort par la maladie, le deuil, la souffrance, le non-sens (la vie n’est pas avare de moyens de nous faire tomber !), Dieu est là, il nous tend la main pour nous relever, nous ressusciter à la vie. Ressusciter cela ne veut pas dire autre chose qu’être relevé. Pâques c’est la fête du passage (Pessah = passage). Passage à travers la Mer à la suite de Moïse lorsque le peuple se croyait acculé, passage à travers la mort lorsque l’on croyait qu’il n’y avait d’issue au tombeau. Croire à la Résurrection c’est croire que Dieu ouvre toujours devant nous un passage lorsque notre vie semble arrêtée, fut-ce par la mort elle-même.

Mais croire à la Résurrection, ce n’est pas seulement espérer pour nous-mêmes, c’est entrer dans cette impulsion de la Résurrection. Croire à la Résurrection consiste à opérer aujourd’hui des gestes qui relèvent ceux et celles qui n’en peuvent plus de désespoir, des gestes de paix, des gestes qui rendent la dignité à ceux qui sont laissés de côté. Croire à la Résurrection, c’est accepter de devenir nous-mêmes « agents, ambassadeurs de la Résurrection » là où le Seigneur nous a placés, avec la force et les charismes qui sont les nôtres. Croire à la Résurrection c’est souvent lutter avec nous-mêmes ou parfois contre nous-mêmes pour reconnaître tous ces moments où le Christ nous a relevés, pour que ces brèches de vie que le Seigneur ouvre dans notre vie ne se referment pas, pour que nous puissions réellement être nourris par cette vie du ressuscité, pour que notre vie ne se rétrécisse pas mais qu'elle gagne en profondeur. Alors nous pourrons trouver ces paroles ou ces gestes qui font gagner la vie, qui donnent le courage de vivre, qui poursuivent ce mouvement de vie initié par le Christ lorsqu'il a ouvert le tombeau une fois pour toutes en ce matin de Pâques.

Au nom du Christ vivant pour toujours

Amen

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