04:16| | | Emmanuel Rolland

«Dieu caché » (Marc
13, 32s et Es. 45, 15 + 18-19

Vérité évidente 

Dans «La pesanteur et la grâce», un journal de bord dans lequel Simone Weil note ses pensées un peu à la manière de Pascal, on trouve cette remarque: «Non pas comprendre des choses nouvelles, mais parvenir à force de patience, d’effort et de méthode à comprendre les vérités évidentes avec tout soi-même»

C’est ce que nous nous efforçons de faire ici, dimanche après dimanche et surtout à l’approche des grands temps liturgiques où nous n’avons en effet rien de nouveau à apprendre ni à comprendre mais où, à force de patience, de persévérance et d’effort, nous tâchons d’aller à la rencontre de ces vérités que Simone Weil qualifie d’évidentes, d’essentielles, afin de les comprendre comme elle dit «avec tout soi-même.»

Qu’est-ce qu’une vérité évidente? Une vérité évidente est une vérité toujours vraie. Vraie depuis toujours. Quelques unes sont contenues dans les deux textes de la Bible qui sont proposées aujourd’hui à notre méditation. Ils ont beau avoir été écrit il y a plusieurs siècles en arrière, les vérités qu’ils énoncent ne sont pas moins vraies aujourd’hui qu’elles ne l’étaient hier. On les croit modernes, c’est parce qu’elles sont éternelles.

1ère vérité évidente: Le Maître n’est pas là. Il est parti en voyage comme l’écrit Marc dans son Evangile. Il se cache, comme le constatera le prophète Esaïe, vivant au milieu d’un monde dévasté.

Ce ne sont pas des athées qui écrivent la Bible mais ils écrivent la Bible en donnant raison aux athées. Il n’y a effectivement pas de Dieu visible à l’horizon de nos vies. J’ai beau être pasteur, je ne peux contester l’évidence de cette vérité attestée par tous les prophètes de l’Ancien Testament, la plupart des Psaumes et tous les écrivains du Nouveau Testament. C’est une vérité évidente, elle est au cœur de toute existence croyante. Croire en Dieu, c’est vivre avec ce vide que nous aurions tort sans doute de combler trop vite.

Cette vérité a beau être évidente, on ne s’y habituera jamais vraiment tout à fait ; il y a quelque chose en elle qui dépasse notre entendement ; ce n’est pas la vérité que nous aimerions pouvoir affirmer. C’est le propre d’une vérité évidente de nous résister ; Simone Weil dirait de la comprendre «avec tout soi-même.» Intellectuellement ça va encore, mais spirituellement, intimement, charnellement?

Intellectuellement, on comprend bien, on voit bien que Dieu n’est pas toujours là. S’il était toujours là, nous ne serions pas ici. Il n’y aurait pas besoin d’église ni de temple ni de cathédrale, ni de musique ni de prière. Nous ne serions exposés ni au mal ni au malheur. Aucun d’entre nous n’aurait inventé le temps de l’Avent et de l’attente de Dieu. Mais spirituellement, intimement, comment comprendre cette vérité? Est-il acceptable pour notre foi que Dieu ne soit pas tout le temps là ? Qu’il ait des éclipses? Qu’il ait des absences? Et que nous devions le chercher lui qui se cache alors que par ailleurs, nous avons tant besoin de lui, de son soutien, de sa présence rassurante ?

Pascal, le philosophe; Pascal qui a eu la grâce de connaître une authentique révélation écrivait pourtant quelques temps après : «Dieu étant caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché n’est pas véritable.»«Toute religion qui ne dit pas que Dieu est cachée n’est pas véritable, n’est pas vraie.» Mais il ajoutait: «toute religion qui n’en rend pas la raison n’est pas instructive.» Il ne s’agit pas d’affirmer l’évidence, encore faut-il en comprendre les raisons, les secrets, car forcément, si Dieu se cache, ce n’est pas caprice, désinvolture, désintérêt ni dédain à notre égard. Alors pourquoi?

 2ème  vérité évidente

C’est peut-être la 2ème vérité évidente qui se présente à nous; cela ne vous aura pas échapé, Marc ouvre son récit par deux impératifs présents: «Faites attention!/ Veillez! » La traduction n’est pas fausse mais elle est à double sens. Or nous l’entendons à sens unique. Nous comprenons cet impératif comme une mise en garde. Quand on voit dans la Bible un écriteau «Faites attention», on traduit immédiatement par «Gare à vous!»«Gare à vous si vous vous endormez!» «Gare à vous si vous ne restez pas éveillés!»

Pourquoi ne pas comprendre ici ce «faites attention» par «Soyez attentifs» /«Redoublez d’attention», / «Concentrez-vous» / «Ouvrez grand vos yeux et vos oreilles». C’est le sens du verbe grec utilisé ici : «Regardez! Soyez attentifs!»

Alors, si Dieu se cachait, non seulement pour que nous soyons libres, vraiment libres de faire, mais pour augmenter en nous notre capacité d’attention, notre aptitude à ne pas nous disperser, à ne pas nous éparpiller, à ne pas nous diviser, à ne pas nous laisser distraire ? Tous les grands spirituels, quelle que soit la tradition religieuse à laquelle ils appartiennent insistent sur cela. Un grand maître du boudhisme énonce cette vérité évidente : «Nous n’avons aucunement besoin d’entrainer notre esprit pour qu’il soit plus facilement dispersé, anxieux, contrarié, inquiet. Nous n’avons vraiment pas besoin d’un accélérateur de vitesse ni d’un amplificateur d’amour propre».

En revanche, nous avons en effet à redoubler d’efforts pour affiner notre attention.

Personne n’aura jamais surpris Jésus en faute d’inattention. Attentif, il l’était suprêmement. Divinement. Attentif aux autres.

Alors est-ce que le temps de l’Avent dans la liturgie de l’Eglise chrétienne n’est pas secrètement destiné à développer notre capacité d’attention? C’est la raison pour laquelle, nous sommes nous invités à veiller – de ce très beau mot grec: «Gregoreo». L’Evangile ne nous incite pas ici à garder, à conserver, à embaumer, ce qui tournerait nos regards vers le passé, vers ce qui est fini, vers ce qui ne reviendra jamais mais dont il faudrait pieusement conserver la mémoire; Non, il nous invite à veiller. Veiller «comme un veilleur attend l’aurore.» Veille celui ou celle qui ne regarde pas derrière mais devant. Veille celui ou celle qui sait qu’il y a quelque chose ou quelqu’un à attendre. Quelqu’un qui vient.

Est-ce que ce n’est pas cela, vivre en croyant? Est-ce qu’on peut vivre en croyant sans vivre en veillant, c’est à dire sans redoubler d’attention, de vigilance, de présence à soi-même et à autrui? Simone Weil, écrivait au moment de son exil à Londres: «Le surnaturel est présent partout en secret; il s’agit simplement, mais cela exige une conversion radicale, d’être attentif de la façon la plus pure, d’apprendre à lire la présence divine à tout instant.»

Parce que, et c’est la troisième vérité évidente, le Maître peut survenir à chaque instant. Il peut advenir – c’est le sens du mot avent - n’importe où n’importe quand, n’importe quel jour et pour n’importe qui, de manière non prévisible. C’est une vérité non moins évidente que son absence. C’est parce qu’il est advenu que l’on sait qu’il adviendra. Aussi surement que le jour succède à la nuit. En assénant cette vérité évidente, on nous demande d’aligner des preuves, d’étayer notre témoignage afin de le rendre crédible. On peut faire appel à des témoins insoupçonnables. J’ai cité Simone Weil, j’ai cité Pascal – qui ont connu l’un et l’autre une rencontre avec Dieu d’une telle violence que leur vie entière en a été bouleversée, au nom de quoi, au nom de qui en douter?- je pourrais tout aussi bien brandir ma Bible en disant: voici la nueé de témoins.

Comment voulez-vous qu’ils parlent si bien de son absence sinon parce qu’ils ont senti, ils ont connu, ils ont expérimenté Sa présence. Parce que, chacun ici peut comprendre cette évidence, comment parler de l’absence de quelqu’un si ce n’est à partir de sa présence. Comment peut-on se sentir orphelin si nous n’avons pas été enfants? Comment dire de quelqu’un qui se cache s’il n’a jamais été vu, entendu, perçu? C’est bien parce que le Maître a été là que l’on peut savoir exactement quand il n’est pas là. Et c’est parce qu’il a été là une fois qu’il n’y a pas de raisons de douter qu’il reviendra.

Le Maître reviendra donc. Il n’est pas derrière nous, il est devant nous. Une théologienne commentant ce passage (Marion Muller-Colard) nous rend attentif au fait que tous les verbes de ce texte que nous traduisons au futur sont en fait des présents. Aussi, il ne faudrait pas traduire: «Faites attention, restez éveillés car vous ne savez pas quand le maître reviendra» mais «Faites attention, restez éveillés car vous ne savez pas quand le maître vient». «Le soir, au milieu de la nuit, au chant du coq ou le matin». On ne sait pas quand mais on sait qu’il vient.

A nous de sur-veiller donc, comme on surveille le lait sur le feu. Et à prier pour que nous ne soyons pas endormis au moment de son passage.

Et je laisse le dernier mot de cette méditation à Pascal «Dieu est demeuré caché sous le voile de la nature qui nous le couvre jusques à l’Incarnation; et quand il a paru, il s’est encore plus caché en se couvrant de l’humanité. Il était bien plus reconnaissable quand il était invisible, que quand il s’est rendu visible.»

A/ Référence 1

Dieu caché

Citations bibliques

Esaïe 45, 14-20

«Ainsi parle l'Éternel: Les gains de l'Égypte et les profits de l'Éthiopie, et ceux des Sabéens à la taille élevée, passeront chez toi et seront à toi ; Ces peuples marcheront à ta suite, Ils passeront enchaînés, Ils se prosterneront devant toi, et te diront en suppliant: C'est auprès de toi seulement que se trouve Dieu, Et il n'y a point d'autre Dieu que lui.

Mais tu es un Dieu qui te caches, Dieu d'Israël, sauveur!

Ils sont tous honteux et confus, Ils s'en vont tous avec ignominie, Les fabricants d'idoles. C'est par l'Éternel qu'Israël obtient le salut, Un salut éternel; Vous ne serez ni honteux ni confus, Jusque dans l'éternité.

Car ainsi parle l'Éternel, Le créateur des cieux, le seul Dieu, Qui a formé la terre, qui l'a faite et qui l'a affermie, Qui l'a créée pour qu'elle ne fût pas déserte, Qui l'a formée pour qu'elle fût habitée: Je suis l'Éternel, et il n'y en a point d'autre.

Je n'ai point parlé en cachette, Dans un lieu ténébreux de la terre; Je n'ai point dit à la postérité de Jacob: Cherchez-moi vainement! Moi, l'Éternel, je dis ce qui est vrai, Je proclame ce qui est droit. Assemblez-vous et venez, approchez ensemble, Réchappés des nations! Ils n'ont point d'intelligence, ceux qui portent leur idole de bois, et qui invoquent un dieu incapable de sauver.»

Exode 30, 20-33

«Mais tu ne pourras pas voir mon visage, car nul homme ne peut me voir et demeurer en vie. L’Eternel dit encore : Il y a ici un lieu près de moi; tiens-toi debout sur le rocher, et quand ma gloire passera, je te mettrai dans le creux du rocher et je te couvrirai de ma main et tu me verras de dos, mais mon visage, tu ne pourras pas le voir»

Job 23, 1-9

«Job prit la parole et dit: Oui, maintenant encore, ma plainte est faite de révolte…Si je pouvais savoir où je le trouverais, je me rendrais alors jusqu’à sa résidence; je pourrais devant lui plaider ma juste cause, et j’aurais bien des arguments à présenter…Lui reconnaitrait alors que c’est bien un homme droit qui s’eplique avec lui…Mais si je vais à l’Est, il n’y est pas; si je vais à l’Ouest, je ne l’aperçois pas. Ou, est-il occupé au Nord, je ne peux pas l’atteindre. Se cahce-t-il au Sud ? Jamais je ne le vois.»

Job 23, 1-9

«Pourquoi te détourner? Pourquoi ignores-tu nos maux et nos détresses?»

Plusieurs fragments des Pensées mentionnent le Dieu caché.

Pascal l’y aborde sous l’angle de l’apologétique, en remarquant que la plupart des défenseurs de la religion chrétienne commettent l’erreur de présupposer que Dieu est immédiatement accessible, voire visible, à tout le monde, alors que la religion elle-même déclare ouvertement que Dieu est au contraire caché.

Laf. 781, Sel. 644.

«En adressant leurs discours aux impies leur premier chapitre est de prouver la divinité par les ouvrages de la nature. Je ne m’étonnerais pas de leur entreprise s’ils adressaient leurs discours aux fidèles, car il est certain que ceux qui ont la foi vive dedans le cœur voient incontinent que tout ce qui est n’est autre chose que l’ouvrage du Dieu qu’ils adorent, mais pour ceux en qui cette lumière est éteinte et dans lesquels on a dessein de la faire revivre, ces personnes destituées de foi et de grâce, qui recherchant de toute leur lumière tout ce qu’ils voient dans la nature qui les peut mener à cette connaissance ne trouvent qu’obscurité et ténèbres, dire à ceux-là qu’ils n’ont qu’à voir la moindre des choses qui les environnent et qu’ils y verront Dieu à découvert et leur donner pour toute preuve de ce grand et important sujet le cours de la lune et des planètes et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c’est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles et je vois par raison et par expérience que rien n’est plus propre à leur en faire naître le mépris. Ce n’est pas de cette sorte que l’Écriture qui connaît mieux les choses qui sont de Dieu en parle. Elle dit au contraire que Dieu est un Dieu caché et que depuis la corruption de la nature il les a laissés dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par J.-C., hors duquel toute communication avec Dieu est ôtée. Nemo novit patrem nisi filius et cui filius voluit revelare

 

Dans le même sens, Pascal écrit dans le fragment Fondement 20 (Laf. 242, Sel. 275) : 

«Dieu s’est voulu cacher.

S’il n’y avait qu’une religion Dieu y serait bien manifeste.

S’il n’y avait des martyrs qu’en notre religion de même.

Dieu étant ainsi caché toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché n’est pas véritable, et toute religion qui n’en rend pas la raison n’est pas instruisante. La nôtre fait tout cela. Vere tu es deus absconditus.»

 

 

B/ Référence 2

Mais c’est de nuit (Jean de la Croix)

La source je la connais : elle jaillit, elle court, mais c’est de nuit

Source éternelle, cachée au plus secret, je sais pourtant bien où elle est malgré la nuit

Son origine je l’ignore…En aurait-elle ? Mais je sais que tout s’origine en elle, bien que de nuit.

Je sais que ne peut être chose si belle que le ciel et la terre vont boire en elle mais c’est de nuit.

Sans fond elle s’écoule, je le sais, et que nul ne peut la passer à gué, mais c’est de nuit

Sa clarté n’est jamais obscurcie et je sais que d’elle toute lumière a surgi, mais c’est de nuit.

Cette source éternelle est cachée en ce pain vivant pour nous donner la vie. Mais c’est de nuit.

Elle se tient là, criant vers toutes ses créatures qui de cette eau se rassasient, mais à l’obscur car il fait nuit.

Cette source vive que tant je désir, je la vois dans ce pain de vie mais c’est de nuit.

  • «Dieu caché » (Marc 13, 32s et Es. 45, 15 + 18-19

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